La ville augustéenne et julio-claudienne (25 av. J.-C./60 ap. J.-C.)

L’époque augustéenne marque une étape importante dans l’essor de la plupart des chefs-lieux de cité provençaux. C’est le moment où Arles est dotée d’une enceinte, ainsi que d’un vaste centre monumental avec forum et théâtre. Il en va de même à Orange, également pourvue d’un théâtre dont le plan copie celui de Marcellus à Rome, à Fréjus encore où l’on connaît au moins deux domus à caractère palatial dans lesquelles on a proposé de voir le lieu de résidence du gouverneur de la province et/ou du préfet de la flotte.
Aix-en-Provence n’a sans doute pas échappé à ce courant général, même si les données chronologiques ne permettent pas de cerner précisément ce que son développement urbain et monumental doit à cette période. On ignore, en effet, à quelle date son théâtre fut construit – sous le règne d’Auguste ou dans les décennies qui ont suivi ? –, ce qui contraint à prendre en compte une fourchette chronologique plus ample, incluant également les règnes des premiers empereurs julio-claudiens, Tibère, Caligula et Claude.

Plan de la ville julio-claudienne

Dans un cadre urbain où l’on peine à restituer la parure édilitaire construite à la fin de la période tardo-républicaine, la première moitié du Ier s. ap. J.-C. apparaît comme une phase d’essor assez remarquable, avec la construction d’au moins deux ensembles monumentaux majeurs, la fortification et le théâtre. La découverte du théâtre en particulier a bouleversé l’idée que l’on se faisait d’Aix-en-Provence à laquelle on a longtemps attribué un développement tardif, à la fin du Ier s. ap. J.-C. En réalité, la ville est devenue un vaste chantier dès le début du Ier siècle.

Nous nous arrêterons un instant sur l’enceinte. Son édification, qui a figé la morphologie générale de la ville et pourrait remonter à l’époque augustéenne ou aux deux décennies suivantes, a mobilisé des moyens considérables. Ceinturant une superficie de près de 70 ha, l’ouvrage se développe sur au moins 4,2 km de long, et il confère à l’aire remparée la forme d’un trapèze allongé selon un axe est-ouest. On ignore ce qui a motivé une telle morphologie et si ce dessin reprend un tracé antérieur. La seule certitude concerne le parcours méridional de cette muraille, dont on sait, grâce à deux opérations de fouille (Mignet 2007, ZAC Sextius-Mirabeau 2004) qu’il fut imposé par la présence de zones hydromorphes, dues au passage d’anciens cours d’eau. L’enceinte a été édifiée immédiatement en amont de ces terrains soumis à une humidité rémanente et sans doute assez impropres aux constructions.

Dessin de l’une des tours de flanquement de la porte sud-est de la ville - Par Esprit Gibelin 1786

Une des caractéristiques de cette fortification est le tracé très rectiligne de ses différents tronçons de courtine. Au nord, sa trajectoire est restituée en rive sud de l’avenue Henri-Pontier ; à l’ouest, elle traverse en ligne droite l’enclos de la Seds sur près de 450 m de long ; au sud, elle empruntait la même direction que l’actuelle rue Irma-Moreau ; à l’est, enfin, son tracé se confond avec celui de la muraille du bourg Saint-Sauveur au XIe siècle, désignée au Moyen Âge sous le nom de recta linea (en rive ouest de l’actuelle rue Pierre-et-Marie-Curie). On ne lui connaît pour l’heure qu’une seule tour de flanquement, édifiée à un point d’inflexion de son tracé, dans la rue Irma-Moreau (n° 1 du plan), ainsi que deux portes : la porte dite d’Italie, connue depuis la fin du XVIIIe siècle et qui, au sud-est, laissait le passage à la voie Aurélienne au travers d’une cour à cavaedium (n° 2 du plan), et celle récemment mise au jour à l’ouest, à la faveur de travaux de viabilité, et par laquelle la même voie sortait de la ville pour rejoindre Arles (n° 3 du plan). Au moins trois autres portes doivent cependant être restituées : l’une au sud, au départ de la via Massiliensis (au raccord entre la rue Irma-Moreau et la traverse du Bras-d’Or) (n° 4 du plan ), une autre, au nord, dans l’axe du cardo maximus qui devait se prolonger sous la forme d’une route en direction de Puyricard et de la Durance (avenue Philippe-Solari) ; la troisième, à l’est, peu ou prou dans l’axe du boulevard Aristide-Briand (n° 6 du plan).
Sans véritable fonction militaire, cet ouvrage avait une valeur purement symbolique et sa monumentalité ne visait qu’à magnifier la ville. À voir ses parties conservées, son architecture apparaît de qualité ; la courtine et certaines des portes (porte d’Arles) ont été édifiées en petit appareil très régulier et la pierre de taille a été réservée à des ouvrages particuliers, telle la porte sud-est qui a bénéficié d’un traitement monumental, sans doute en raison de sa situation, à l’arrivée de la route d’Italie.

Vue depuis l’est des vestiges du théâtre en 2004

Au sein de l’aire ainsi remparée, la découverte du théâtre a modifié la perception que l’on avait précédemment de l’organisation urbaine. Celle-ci apparaît désormais structurée par au moins deux grands pôles monumentaux, qui s’alignent sur la rive nord du decumanus maximus, à quelque 900 m de distance. Au centre de la ville, le monument de plan basilical tardo-républicain, toujours en élévation et désormais flanqué à l’est d’une, voire de deux esplanades dallées, pourrait avoir fait partie d’un vaste ensemble public dont la fonction nous échappe (forum ?) (n° 7 et 8 du plan). Décentré à l’ouest, le théâtre et sa porticus post scaenam (esplanade à portiques) forment un second ensemble dont on mesure l’importance en regardant la place qu’ils occupent dans l’urbanisme (n° 9 et 10 du plan). Étroitement liés et confrontant quasiment la fortification, ces deux édifices, qui n’étaient peut-être pas isolés, s’intègrent parfaitement dans la trame urbaine. Ils ont été érigés sur une terrasse d’où ils dominaient le decumanus maximus et le théâtre était sans doute en relation avec un decumanus secondaire à restituer à la hauteur de l’actuelle rue de la Molle.

Si la structure urbaine est bien en place comme le montrent les monuments qui en jalonnent déjà l’espace, c’est une image différente que donne l’habitat résidentiel dont le développement semble avoir été plus lent et progressif. On peine surtout à discerner selon quelles modalités sa progression s’est opérée, le caractère pointilliste des informations brouillant ici toute perception d’ensemble et, ce faisant, les lignes de force du processus d’urbanisation.

Le couloir souterrain de circulation (ambulacre), vu depuis le sud

À l’est et au sud-est de la ville, plusieurs îlots sont construits dès l’époque augustéenne - Palais de l’Archevêché, Palais Monclar - , tandis qu’une suite de maisons est établie sur les terrains situés au nord de la rue de la Molle (Grassi ; 8 bis, rue de la Molle). Contemporain de ces travaux, l’aménagement du decumanus secondaire repéré au 5 bis, rue d’Indochine, en 2011, rend bien compte du lotissement dont ce quartier fait alors l’objet. Comme sur le site des Chartreux, la voirie y accompagne la progression de l’occupation. C’est aussi le moment où d’autres maisons investissent des parcelles situées plus au sud (3-5 rue des Chartreux ; 38-42, boulevard de la République), mais de façon échelonnée et selon une logique d’implantation au sein des îlots, qui a dû, l’espace de quelques décennies du moins, conforter l’aspect inachevé d’un cadre urbain alors en cours de structuration. En fait, au sein d’un carroyage défini, de nombreux terrains devaient rester libres et il n’est pas certain que la voirie ait été partout aménagée.


Direction archéologie - Ville d’Aix-en-Provence

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