Limites et cadre urbain de la ville tardo-antique

À la fin du Haut-Empire, nous avons laissé la ville d’Aix dans une situation un peu contrastée avec, d’une part, un cadre urbain dont la structure ne paraît pas avoir été profondément bouleversée, et, de l’autre, des quartiers d’habitat qui, dans les parties périphériques du moins, sont progressivement affectés par un phénomène d’abandon dont on mesure encore mal le processus et moins encore les raisons. Ponctuel au début du IIIe siècle, ce délaissement s’accentue au cours du siècle et l’impression de mitage qui prévalait jusqu’alors disparaît au IVe siècle au cours duquel des quartiers entiers sont désormais abandonnés.

Plan des noyaux d’occupation connus de la ville de l’Antiquité tardive

Il en va ainsi, semble-t-il, de l’espace résidentiel qui occupait toute la partie nord de la ville ; les traces d’occupation ne s’y manifestent plus que de façon très ponctuelle et sans doute en lien avec l’activité des récupérateurs de matériaux . Le tableau est moins net dans la moitié sud de l’aire remparée, où les fouilles ont été moins nombreuses. Les quelques sites reconnus (sites des Magnans, des 16 et 38-42, boulevard de la République, des 3 et 5, rue des Chartreux) témoignent cependant du même phénomène d’abandon. À ce moment de l’histoire urbaine, l’espace occupé paraît s’être rétracté en de nombreux points, pour se concentrer à l’emplacement de l’actuel groupe épiscopal Saint-Sauveur, dans le quartier des Thermes Sextius, à l’intérieur et autour de l’îlot de la Seds, et, au sud, autour de la porte sud-est qui n’a pu échapper au démantèlement sans avoir gardé un rôle majeur.
Ces différents lieux formaient-ils autant de noyaux distincts ? Il est bien difficile de le dire. On a évoqué la possible liaison entre les deux premiers, assez proches, auxquels pourrait s’ajouter la porte d’Italie, au sud-est, qui en est également peu éloignée (sous l’actuel palais Verdun). En revanche, nous n’avons aucune certitude que l’occupation ait été continue entre ces trois ensembles et la Seds, distante de 600 m à l’ouest. C’est donc au mieux une ville bipartite qu’il faut restituer, sinon tripartite.

Cette configuration appelle à s’interroger sur ses limites physiques dont on peut penser qu’elles furent elles aussi modifiées, surtout en un temps moins paisible que celui qui a caractérisé le Haut-Empire. C’est à l’ouest que nous disposons des informations les plus nombreuses et les mieux étayées. Fernand Benoit qui a eu l’occasion de dégager plusieurs tronçons de la fortification sur le site de la Seds, en 1953-1954, la dit ruinée au milieu du IVe siècle, évoquant même son occultation par une « case » (entendons ici plutôt une maison). C’est pourtant une tout autre image qu’ont donnée de ce même ouvrage, 150 m au sud, les fouilles menées en partie basse de la rue Jean-Dalmas et sous le cours des Minimes, en 2010. La porte d’Arles et la fortification y sont alors toujours en élévation, et la voie de contournement qui longe la courtine occidentale continue d’être utilisée en dépit de sa partielle colonisation par des petits bâtiments construits en appui sur le rempart.

Extrait du plan de Belleforest (1573/1775) représentant le palais comtal au sein duquel se dressaient les tours de la porte sud-est et le mausolée antique

À y regarder de plus près, les informations recueillies à quelque cinquante ans d’intervalle ne sont cependant pas aussi contradictoires qu’il y paraît. En révélant les fortunes diverses de la fortification, elles dessinent par touches le contour de l’espace encore urbanisé ; dans cette partie occidentale de la ville, ce dernier s’est contracté autour de la porte monumentale qui marque le passage de la voie Aurélienne, et, comme l’ont montré les fouilles conduites sur le site de la Seds en 2004, autour du théâtre, alors toujours en élévation. On sait que cette muraille s’est aussi maintenue à l’est, à la hauteur de l’actuel palais de l’Archevêché, où son parement interne a été revu en 1997 et où son tracé correspond très exactement à celui de la fortification médiévale orientale du bourg Saint-Sauveur. Au sud-est, la porte d’Italie a connu la même longévité, puisqu’elle était parfaitement conservée dans la masse du palais comtal jusqu’à la veille de la Révolution. Ailleurs, on peut penser que les 4,2 km de muraille qui enserraient la ville sous le Haut-Empire n’ont plus été partout entretenus. Dans toute la moitié nord, l’abandon du vaste quartier résidentiel ne justifiait plus le maintien de la fortification qui y a sans doute alors rapidement perdu son usage de limite. Il a dû en aller de même au sud où le tissu urbain, plus lâche, fut pareillement marqué par un rapide délaissement.
Pour autant, cet ouvrage n’a sans doute pas immédiatement disparu. Comme en témoigne la permanence de son tracé sur les plans anciens de la ville, il a marqué longtemps encore le paysage, même s’il était en large part ruiné et ne servait plus désormais que de carrière de matériaux.

Cardo secondaire dépouillé de son dallage - Thermes Sextius 1998

Comment expliquer sinon que l’ancien chemin de l’Hôpital (actuelle avenue Henri-Pontier) en ait pérennisé le tracé au nord, alors même que les bourgs médiévaux se trouvaient à plusieurs centaines de mètres au sud ? On pourrait faire la même remarque au sud, où la rue Irma-Moreau est, de la même manière, l’héritière de la courtine méridionale dont elle suit très exactement le parcours infléchi.
Quant à la mise en défense des noyaux urbains restés occupés, elle fut vraisemblablement restructurée à partir des éléments remarquables telles les portes en particulier, et de segments de la muraille du Haut-Empire sur lesquels de nouvelles constructions sont certainement venues se greffer pour constituer une enceinte réduite. Même si nous ignorons tout de ces travaux, il est peu vraisemblable, en effet, que la ville ne fût pas protégée par une muraille comme le furent, à même époque, Arles et même Avignon, pourtant ville ouverte auparavant, ou encore Vénasque et Saint-Blaise à Saint-Mitre-les-Remparts.

Au sein de l’espace urbain ainsi recomposé, l’urbanisme antérieur semble s’être peu ou prou maintenu, comme en témoignent les quelques rues qui ont été observées par la fouille. Si les deux voies principales, le decumanus et le cardo maximus, ont rapidement perdu de leur monumentalité – leur dallage a fini par disparaître sous les recharges de ballast dans le courant du Ve siècle –, elles restent des artères très fréquentées, ce que confirme la succession des réfections nécessitées par la circulation.

Sédimentation de voirie, qui s’est constituée sur le decumanus maximus au cours de l’Antiquité tardive

Sur le decumanus, la sédimentation accumulée entre le Ve siècle et l’orée du VIIe siècle dépasse le mètre. Il en va de même dans le bourg Saint-Sauveur et dans le quartier des Thermes Sextius où les quelques rues secondaires mises au jour sont restées en fonction jusqu’au début du VIIe siècle, en dépit des altérations qu’elles ont subies. Au rebours des précédentes, leurs dallages en pierre froide y ont été ici soustraits pour être remployés dans d’autres constructions, et les chaussées grossièrement refaites en ballast.
Dans l’enclos de la Seds où aucune rue n’est encore attestée, c’est l’organisation des maisons découvertes entre le théâtre et la fortification qui témoigne du maintien de l’urbanisme antérieur. Elles respectent toutes, en effet, l’orientation fixée par la muraille du Haut-Empire à laquelle elles sont soit perpendiculaires, soit parallèles. Dans ce secteur,l’espace immédiatement péri-urbain a même été colonisé par des constructions, certes modestes, mais qui dessinent le contour d’un petit suburbium autour de la porte d’Arles.

Dans cette structure urbaine restée quasiment inchangée, l’essentiel de la parure monumentale antérieure est toujours conservé aux IVe et Ve siècles, mais sans qu’on puisse dire sous quelle forme et pour quel(s) usage(s). Si l’éradication complète, à la fin des années 400, de l’ensemble monumental établi à l’emplacement de la cathédrale Saint-Sauveur laisse supposer qu’il était toujours bien présent, on ne sait s’il était encore en fonction ou déjà désaffecté. Toutefois, à un moment où les constructeurs n’hésitent pas à démanteler la voirie pour les besoins de leurs chantiers, la conservation du dallage du forum adjectum, toujours bien en place, plaide plutôt pour la première hypothèse, et le sentiment que la puissance publique avait encore conservé ses prérogatives.

Bâtiments édifiés sur la voie périphérique ouest de la ville antique au IVe siècle

Les établissements thermaux édifiés en rive nord du decumanus maximus semblent, pour leur part, être restés en activité ; du moins est-il permis de le penser pour les thermes de cure que le poète Sidoine Apollinaire (Poèmes, 23, 13) n’hésite pas à comparer à ceux de Baïes, à la fin du Ve siècle. Le sort du balnéaire construit plus au nord, en lisière de l’habitat résidentiel, est plus difficile à imaginer. Quant au théâtre, on peut seulement constater qu’il a définitivement perdu sa fonction d’édifice de spectacle au milieu du Ve siècle, puisqu’il est alors colonisé par de l’habitat, mais sans disparaître pour autant. D’autres édifices n’ont pas eu la même pérennité. Plusieurs de ceux mis au jour aux Thermes Sextius ont alors déjà laissé place à des maisons, du moins dans les parties qui en ont été fouillées.

C’est en définitive l’habitat qui est le moins bien connu, car repéré de façon trop sporadique pour qu’on puisse en restituer l’organisation. Le hasard des fouilles a surtout permis de reconnaître celui des gens modestes, telles les maisons qui sont restées occupées sur le site des Thermes ou qui ont investi le théâtre. Les aménagements y sont dans l’ensemble très frustes ; bien que quelquefois habillés de pavements sommaires, les sols sont majoritairement en terre battue et les maçonneries composites. Nous ne savons rien des décors muraux. La structure même des habitations paraît réduite aux seuls lieux d’habitat ou d’activités. Pas ou peu de cour, plus de portiques, et des constructions massivement composées de remplois qui ne sont pas toujours adaptés à l’usage qu’on en fait.
Cette vision est sans doute trompeuse, car à côté de ces habitations populaires devaient exister des résidences plus élaborées à l’image de celle qui s’est maintenue dans l’un des îlots fouillés à l’est du forum. Les fouilleurs ont proposé d’y voir la possible résidence de l’archevêque, en raison de sa proximité avec le groupe épiscopal édifié dans cette partie de la ville, au début du VIe siècle, et plus encore de la permanence de son usage jusqu’à l’édification, à son emplacement, du palais épiscopal d’âge roman.


Direction archéologie - Ville d’Aix-en-Provence

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