Entre ville et campagne, l’espace que l’on qualifie de périurbain forme une zone tampon aux limites diffuses. Tout en confrontant l’espace urbain, il s’en distingue radicalement par ses modalités d’occupation. On y trouve tout d’abord les zones funéraires dont l’installation intra-muros était interdite, des faubourgs, mais aussi de nombreuses activités qui trouvaient difficilement leur place dans la ville, soit parce qu’elles occasionnaient des nuisances (olfactives, auditives), soit parce qu’elles présentaient un danger (officines de potier, de verrier...), ou nécessitaient de l’espace, telles les activités agricoles par exemple.
Tributaire des opportunités offertes par les projets de construction, la vision que l’on a de cette périphérie urbaine est toutefois inégale et disparate. Certaines zones restent quasiment inconnues, au nord de la ville en particulier ; d’autres, à l’est et à l’ouest, ont fait l’objet de recherches trop pointillistes pour qu’on puisse en brosser le paysage. Et même dans les secteurs les mieux explorés, subsistent des zones inconnues. Malgré tout, se dégagent, au moins dans leurs grandes lignes, les principales caractéristiques de l’occupation de cet espace périurbain.
Un espace organisé : le rôle des routes

- Chaussée de la route de Marseille partiellement dégagée. Couvent des petites Sœurs de la Merci, 2011.
Le premier constat concerne la chronologie de sa fréquentation. Elle apparaît ancienne, du moins au sud de la ville, où les premiers vestiges reconnus remontent au Ier s. av. J.-C., et elle s’est maintenue de façon continue durant tout le Haut-Empire. Cette périphérie a pour autre caractéristique d’avoir été d’emblée structurée, comme en témoignent les aménagements, agraires en particulier. Au sud-est, c’est le tracé de la voie Aurélienne, à travers la route qui l’a précédée, qui pourrait avoir joué un rôle dans cette structuration. Au sud, celle-ci est sûrement antérieure à la création de la via Massiliensis qui recoupe des structures agraires du Ier s. av. J.-C. Une fois construites, ces voies ont eu un rôle prééminent dans la façon dont les terres ont été occupées. L’attractivité qu’elles exerçaient se manifeste par le regroupement, de part et d’autre de leurs rives, de la plupart des constructions au sein d’une bande de terrain qui n’excède guère 150 m de large.
Elles ont d’abord pesé sur l’implantation des nécropoles. En raison d’un tabou qui, dans l’Antiquité, interdisait qu’elles prissent place intra-muros, celles-ci étaient rejetées à leur périphérie. Deux d’entre elles illustrent bien ce phénomène : celle qui, au sud-est, se développait le long de la voie Aurélienne et celle qui, au sud, longeait la via Massiliensis. Les modalités de l’occupation des espaces funéraires ne sont bien connues que pour la seconde. Elles se traduisent par une implantation nucléaire et donc discontinue et occupent une emprise réduite en profondeur (15 à 20 m) par rapport au tracé des voies. C’est sans doute à un schéma analogue que devait répondre la nécropole identifiée au nord de la ville, le long de l’actuelle avenue Philippe-Solari, ou encore celle dont on devine l’existence à l’est, dans le secteur compris entre la place Bellegarde et l’avenue Sainte-Victoire. Il est plus difficile de déterminer comment s’organisaient les zones cimétériales identifiées dans d’autres secteurs périurbains, mais il est probable que certaines s’échelonnaient pareillement le long de voies périphériques extérieures.
Si les sépultures et les constructions funéraires semblent s’être concentrées à proximité de l’aire remparée, il semble en être allé autrement dans la nécropole sud-est, établie le long de la voie Aurélienne. Les tombes jalonnaient cette dernière sur une longue distance ; un sarcophage en plomb a, en effet, été découvert à proximité de la route, à 1,5 km de la ville.
Plus intéressant est le rapport que ces zones funéraires entretenaient avec les espaces qui les environnaient et les activités qu’ils accueillaient ; malgré la fréquentation particulière qu’elles généraient, elles ne paraissent pas avoir entraîné d’interdit dans les modes d’occupation et d’exploitation des terrains alentour.
La constitution de faubourgs

- Vestiges d’une habitation établie dans le faubourg nord. 6, avenue Paul-Cézanne, 2010.
Il est une autre composante urbaine sur laquelle les voies ont pesé, les faubourgs. Les quelques données connues montrent qu’ils ont aussi colonisé leurs rives. Le trait vaut surtout pour le faubourg nord dont trois opérations ont révélé l’existence le long des actuelles avenues Philippe-Solari et Paul-Cézanne. Les quelques maisons qui y ont été entrevues se sont établies le long d’une voie antique prolongeant vers le nord, en direction de Pertuis, le cardo maximus. Au nord-est, l’existence d’un autre suburbium, résidentiel cette fois, découle de la découverte de plusieurs pièces à pavements de mosaïques dans l’enceinte du collège Campra, soit à l’est de l’actuelle rue Pierre-et-Marie-Curie, axe qui marquait très certainement la limite orientale de la ville antique. Il faut peut-être lier ces habitations aux vestiges rapidement observés dans la rue Gianotti, en 1940-1950.
Au sud en revanche, l’habitat n’a jamais franchi l’enceinte pour les raison que l’on va voir maintenant.
L’occupation agricole
Dans la proche couronne de la ville, ce sont toutefois les traces d’exploitation agricole qui sont les plus anciennes et les plus nombreuses. Elles ont été mises en évidence tant dans la partie nord et est de ce périmètre (parking Signoret et Tribunal de Grande Instance), qu’au sud-est (Espace Forbin et immeubles alentour), ou encore au sud (collège Mignet et surtout quartier Sextius-Mirabeau).

- Réseau de drainage antérieur à la création de la route de Marseille (Ier s. av. J.-C.). ZAC Sextius-Mirabeau, 2000.
Parcourue par d’anciens vallons, une grande partie de la périphérie méridionale était, avant l’Antiquité, en proie à une humidité permanente liée aux débordements de cours d’eau, ainsi qu’aux remontées fréquentes des eaux souterraines. La transformation de ces terrains hydromorphes en parcelles agricoles a nécessité d’importants travaux d’assainissement, attestés par plusieurs réseaux de drainage. Ces vestiges ont été appréhendés quasiment dans tous les terrains explorés. Datées du Ier s. av. J.-C., les plus anciennes structures de drainage sont des tranchées empierrées qui dessinent, sur les terrains aujourd’hui traversés par l’avenue Max-Juvenal et la rue des Allumettes, un réseau en lanière. À partir de l’époque augustéenne, elles ont été remplacées par des dispositifs variés, dont l’organisation apparaît plus complexe. Parallèles ou perpendiculaires à l’axe de la voie, ils consistent en drains et en fossés qui recueillaient les eaux de ruissellement, servaient à l’irrigation et participaient au découpage parcellaire. Certains de ces fossés ont été entretenus durant toute l’Antiquité, alors que d’autres ont été relayés par des murs quand ils servaient de limite de parcelles .
Les structures de drainage ne sont pas les seules à témoigner de l’exploitation de l’espace périurbain. Ce dernier livre aussi de nombreuses traces agraires qui documentent les pratiques agricoles. À côté des vignobles, il existait d’autres cultures, moins identifiables.

- Drain empierré du Ier s. av. J.-C, appartenant au premier réseau de drainage antique. ZAC Sextius-Mirabeau, 2000.
Les chenaux réguliers organisés en quadrillage qui ont été observés au nord-est et au sud-ouest de la ville, font penser à un système d’irrigation utilisé pour le maraîchage.
Ces aménagements relevaient d’établissements agricoles qui émaillaient les abords de la ville, mais dont on peine à restituer les contours. Deux d’entre eux, en activité aux Ier et IIe s. ap. J.-C., ont été mis au jour sur les sites de Signoret et de l’Espace Forbin, le premier à 150 m des limites urbaines, le second à 600 m. Leur caractère modeste évoque des petites exploitations viticoles qui ne sont pas sans rappeler la villa Regina à Pompéi, et dont la production était très vraisemblablement destinée à la consommation urbaine. Des vignobles antiques ont du reste été identifiés au sud et au sud-ouest de la ville, sur les sites du collège Mignet et de Notre-Dame de la Merci.
À côté de ces villae suburbaines, existaient des bâtiments de taille réduite, dont il n’est pas toujours aisé de déterminer la ou les fonctions. Les fouilles de la ZAC Sextius-Mirabeau en ont livré deux exemples. On y verrait bien de petites dépendances pour le stockage de matériel ou de denrées, voire pour accueillir des animaux. Elles ne semblent pas, en tout cas, avoir été des lieux d’habitation.
La périphérie urbaine : une zone de décharge
Un autre apport des recherches conduites dans la périphérie méridionale de la ville est d’avoir mis en évidence la place occupée par les rebuts domestiques et artisanaux, à partir de la seconde moitié du IIe s. ap. J.-C.

- Petit bâtiment agricole installé sur des terrains extra-muros. ZAC Sextius-Mirabeau, 1994.
On les trouve, là encore, principalement le long des voies qui facilitaient leur évacuation en dehors de la ville. Ils s’y concentraient sous la forme d’épandages relativement étendus, ou remplissaient les fossés en cours d’abandon. Cent mètres à peine au sud de la ville, une décharge s’est ainsi développée sur la rive occidentale de la voie Aurélienne littorale, au niveau du jardin du couvent de Notre-Dame de la Merci, après que les fossés bordiers de la route ont été colmatés. D’autres, plus diversifiés, s’échelonnaient le long de cette même voie, parmi lesquels plusieurs dépotoirs d’artisans ont pris place à l’intérieur et aux abords de la nécropole méridionale. À l’ouest de la ville, la fouille réalisée au 1, route de Galice a montré que les deux fossés bordiers de la voie Aurélienne en direction d’Arles, avaient également été colmatés par des déchets. A l’emplacement de l’ancien Office de Tourisme a été mis au jour un important épandage de mobilier, dont le dépôt a peut-être contribué à l’assainissement ou à l’aplanissement des terrains.
La constitution de ces dépotoirs dans la périphérie méridionale tient sans doute aussi au rôle d’exutoire des égouts urbains qu’avait cette zone située à l’aval de la ville. Les collecteurs s’y déversaient et les détritus qu’ils charriaient, étaient évacués par des fossés orientés dans l’axe d’écoulement naturel des eaux usées de la ville, c’est-à-dire nord/sud.
Au fil des interventions, l’archéologie participe ainsi à restituer la façon dont l’homme a investi la ville et ses abords, et en a conçu la gestion et l’exploitation, mettant en évidence les dynamiques qui régissent son rapport à l’espace.

- Fossé en cours de colmatage par des déchets domestiques et artisanaux. ZAC Sextius-Mirabeau, 2000.
Extra-muros, si les faubourgs et plus encore les nécropoles constituent autant d’éléments de pénétration de la ville dans la campagne, leur présence, sagement confinée aux abords des voies, y apparaît bien limitée et, dans l’ensemble, le paysage que les vestiges ténus et modestes contribuent à restituer à l’immédiate périphérie urbaine, est d’abord celui de la ruralité.