Le Grand Siècle

Le quartier Mazarin - Plan Lombard 1646
Rue Cardinale, perspective sur l’église Saint-Jean de Malte

Les résistances d’Aix revendiquant ses privilèges face aux pressions fiscales et à la politique centralisatrice de la monarchie, maintiennent, jusqu’en 1660, un climat de troubles. Les agitations de la Fronde corrélées aux épisodes épidémiques récurrents et aux disettes, ne semblent, pas plus qu’au siècle précédent, avoir eu d’incidence néfaste sur le développement urbain et l’activité constructrice dans cette ville qui connaît, au XVIIe siècle, une période d’essor et d’embellissement sans précédent.
La cité s’émancipe alors des anciennes limites établies au Moyen Âge, par la création de deux quartiers neufs. En 1602, l’extension de Villeverte au sud-ouest du bourg, est une initiative privée de lotissement due à Joseph Bonfils, dont le développement, faute de soutien public, est resté inabouti. Le lotissement du quartier Mazarin, en revanche, conçu par l’architecte Jean Lombard, a été porté et financé par l’archevêque Michel Mazarin et le banquier Jean-Henri Hervart d’Hevinquem, promoteur de l’opération. Sur près de vingt hectares tenus pour l’essentiel par l’Église, son urbanisme régulier, rééquilibre la ville au sud en intégrant l’ancien faubourg Saint-Jean né, au XIIIe siècle, autour du prieuré de de l’Ordre de Malte . Avec la rue Cardinale, une perspective est créée sur la façade de l’église, tandis que les bâtiments du prieuré, par trop délabrés pour être restaurés, sont reconstruits à partir de 1670 sur les orientations du quartier Mazarin (actuel musée Granet) . À cette initiative, le prieur Jean-Claude Viany ajoute le démantèlement de tout l’enclos Saint-Jean, dont il se fait le promoteur des terrains ainsi lotis dans le respect des alignements du nouveau quartier. Il compose, avec la rue Saint-Claude (actuelle rue Peyssonnel), une perspective perpendiculaire à celle de la rue Cardinale, ponctuée à ses deux extrémités, de monuments : la chapelle des Dames-du-Refuge au sud, édifiée entre 1706 et 1715, et celle de la Visitation prévue au carrefour de la rue Fernand-Dol, mais qui ne sera jamais réalisée.
La mise en chantier du quartier Mazarin n’a pas été sans poser problème. Créant une retenue en aval de la vieille ville et du quartier des Tanneurs, son enceinte dépourvue d’évacuation à la base, a transformé, dès les premières années, le nouveau quartier en véritable bourbier. Nettoyé de ses cloaques, il est progressivement investi par les hôtels particuliers dotés de vastes jardins et les établissements religieux. En 1680, de nombreuses parcelles restent encore à lotir, notamment à l’ouest, sur le plan de ville dressé par Louis Cundier, et ce n’est qu’en 1715 que le quartier Mazarin acquiert sa cohérence.

Alignements projetés par J.-C Viany au Quartier Saint-Jean, pour le lotissement du quartier Mazarin - Plan E.Devoux 1753

Parallèlement, sur l’ancienne ligne de fortification médiévale sud, le Parlement fait aménager en 1651-1661, à la jonction de la vieille ville et du nouveau quartier Mazarin, le « cours à carrosses » ample promenade plantée d’arbres que bordent, sur ses deux rives, des hôtels (actuel cours Mirabeau).
En moins d’un siècle et demi, les trois opérations de lotissement, de Villeneuve, Villeverte et du quartier Mazarin, ont doublé la superficie de la ville qui, de 32 ha au début du XVe siècle, couvre après le milieu du XVIIe siècle une surface d’environ 62 ha. La population qui a également suivi cette progression est évaluée, à la fin du XVIIe siècle à quelque 30 500 habitants. Ce chiffre témoigne d’une forte reprise démographique après la peste de 1630 – près de 12 000 personnes ont été alors emportées par l’épidémie –, sans doute favorisée par l’inflation des charges publiques qui a attiré à Aix de nombreux officiers et, avec eux, leur entourage familial et domestique.

Les mutations politiques, le développement de ses fonctions administratives et judiciaires, et celui de la noblesse de robe, ainsi que l’application des directives de la réforme catholique et l’ampleur des nouveaux terrains à lotir, dynamisent alors, dans un contexte économique prospère, la commande artistique à Aix. Gommant le bâti antérieur médiéval qui n’a, à quelques exceptions près, laissé son héritage que dans le parcellaire et la trame urbaine étriqués du centre ancien, les chantiers dont se couvre la ville, au XVIIe siècle, la transfigurent. Deux temps dans cette métamorphose qui s’amorce dès 1590, ont été proposés par Jean-Jacques Gloton. Sous les règnes d’Henri IV et de Louis XIII, jusque dans les années 1650, les premières réalisations, sont empreintes du style maniériste. Le règne de Louis XIV qui amène une stabilisation intérieure, est celui du Baroque dont les formes et le vocabulaire triomphent, dans l’architecture comme dans le décor, jusque vers 1725, portés par des mécènes d’exception : quelques ecclésiastiques comme l’archevêque Grimaldi ou le prieur Viany, mais surtout des laïcs dans les fondations religieuses qu’ils financent largement, telle la chapelle des Pénitents des Carmes à laquelle contribue le conseiller Vincent Boyer d’Éguilles dès 1654, et dans leurs résidences ou pavillons urbains et ruraux.

Rempart du quartier Mazarin édifié vers 1650 et démoli pour la construction du parking Mignet en 1990

Dès la fin du XVIe siècle, les récents quartiers de lotissement voient naître et se multiplier un nouveau cadre de vie pour l’aristocratie parlementaire et plus occasionnellement pour la noblesse d’épée, qui embellissent ainsi la ville de leurs demeures : l’hôtel particulier. Leurs dispositions développées, intégrant une cour, des dépendances (écuries, remises) et parfois un jardin d’agrément, s’amplifient et trouvent de nouvelles distributions dans les réalisations baroques qui connaissent leur acmé entre 1650 et 1680. Les hôtels particuliers qui marquent le tissu urbain de leur large emprise foncière, participent également à la transformation de la vieille ville. Bien attestée par les textes et l’archéologie, toute une économie de la récupération des matériaux de construction se met en place sur ces chantiers qui, à l’image de l’hôtel Boyer d’Éguilles, ont éradiqué des pans entiers de l’habitat antérieur. Trois habitations contiguës donnant sur la rue Espariat, ont ainsi été acquises à partir de 1628 par les Boyer d’Éguilles et rasées pour laisser place, entre 1672 et 1675, à l’hôtel sur cour de plan parisien, qui a accueilli jusqu’à aujourd’hui le muséum d’histoire naturelle.

La métamorphose urbaine n’a pas été le seul fait des grands mécènes, et des habitations privées de moindre ampleur, témoins secondaires de l’assimilation locale des grands courants artistiques venus de Paris ou d’Italie, ont massivement vu le jour, durant cette période. Les récents travaux conduits sur l’immeuble du 8, rue de Littera, ont ainsi bien montré, dans l’un des quartiers de la ville les plus anciennement urbanisés, combien la construction de cette habitation bourgeoise dotée de caves, avait été destructrice pour l’habitat antérieur.

Plan de la ville d’Aix par Louis Cundier 1680

Le XVIIe siècle est également celui des ordres religieux nouveaux et des confréries dont les églises, chapelles et bâtiments de vie, sortent de terre un peu partout dans la ville et à ses abords, accompagnant, dès les années 1580, la mise en œuvre de la Contre-Réforme. Entre 1620 et 1660, la fondation d’une vingtaine de couvents (douze d’hommes, huit de femmes) renouvelle le paysage religieux aixois tenu jusqu’alors par les six ordres mendiants traditionnels (Augustins, Carmes, Mineurs, Prêcheurs, Observantins et Servites). Parmi ces nouvelles fondations, plusieurs sont des ordres contemplatifs, tels les Augustins déchaussés qui commencent leur église Saint-Pierre (traverse Saint-Pierre) en 1621, les Chartreux (1624), les Carmélites (1625) ou les Bénédictines dont le couvent établi, en 1681, dans le quartier Mazarin, a été retrouvé en 2007, lors de l’extension du parc de stationnement Mignet. D’autres sont des missionnaires : les Récollets s’établissent à Aix en 1613 dans l’ermitage Saint-Pierre, puis à Saint-Laurent et finissent par construire leur église, en 1621, sur la route de Vauvenargues (cours des Arts-et-Métiers) dont la façade n’est réalisée qu’en 1645. Les Carmes réformés ou Déchaussés sont accueillis à Aix en 1647 ; ils construisent leur couvent, en 1671, hors de la porte des Augustins d’où ils seront chassés par la création de la place de la Rotonde vers 1778. Seul l’angle sud-ouest de cet établissement qui se dressait au carrefour des avenues Bonaparte et Verdi, a été saisi à l’occasion des travaux du parking Rotonde, en 2004.
À côté des ordres traditionnels, plusieurs établissements voués à l’éducation et à l’assistance aux démunis s’implantent à Aix dans les mêmes années, différant souvent la reconstruction de leurs locaux. Les Jésuites s’installent ainsi, en 1621, au quartier Villeneuve, dans le Collège royal de Bourbon tenu par les Oratoriens ; ils reconstruisent en l’agrandissant leur église, entre 1680 et 1697. Les Oratoriens fondés en 1615, rue du Bon-Pasteur, commencent leur chapelle en 1638. Fondé en 1624 rue Mignet, le premier couvent des Visitandines n’est construit qu’entre 1642 et 1647, tandis qu’une seconde maison de l’ordre est établie, en 1652, rue de l’Opéra. De même, la première congrégation des Ursulines établie rue du Bon-Pasteur au début du siècle, a été doublée en 1666, d’une seconde – les Andrettes – qui a profité d’emplacements encore disponibles dans le quartier Mazarin. À ces établissements s’ajoutent ceux, souvent plus modestes, des confréries de laïcs, professionnelles ou dévotes qui, comme la chapelle des Pénitents des Carmes, peuvent occuper des surfaces considérables dans le tissu urbain. Ce sont en tout quelque soixante dix lieux de culte et chapelles qui ont été alors recensés à Aix.
À la fin du siècle, Mgr. Jérôme Grimaldi (1655-1685) s’illustre dans la réforme catholique en soutenant de nombreux programmes de construction (Carmes déchaussés, les couvents des Andrettes, de la Visitation et des Bénédictines ...). Pour encadrer la formation du clergé, il fonde un séminaire en 1656, dont la construction s’étale sur près d’un demi siècle, au nord du quartier Bellegarde (rue Loubet, emplacement de l’actuel collège Campra) ; afin de compléter le tissu paroissial déficient qui limitait les structures d’accueil des fidèles à la cathédrale et à la Madeleine, Grimaldi érige en paroisse l’église de l’hôpital du Saint-Esprit sous le titre de Saint-Jérôme (1673).

Eglise des grands Augustins

Enfin, dans ce paysage ecclésiastique, les anciens établissements font, eux-aussi, l’objet de travaux qui les mettent aux goûts du moment. Les frères Jean et Laurent Vallon travaillent ainsi au réaménagement de l’église des Prêcheurs, entre 1691 et 1703 ; parallèlement, entre 1694 et 1705, ils remodèlent complètement les dispositions du flanc nord de la cathédrale, héritées de la fin du Moyen Âge, créant le bas-côté nord, la chapelle Notre-Dame-d’Espérance et les chapelles latérales Saint-Lazare, Saint-Joseph et Saint-Maximin. Les Minimes dotent quant à eux leur église d’une nouvelle façade, en 1701.

Si les initiatives privées tiennent une place prépondérante dans la rénovation et l’embellissement urbains, ces derniers ont été également portés par l’autorité publique. Avec la participation financière des riverains, la ville amorce au XVIIe siècle une rectification de la voirie, crée et restaure des fontaines – celle des Chevaux marins achève en 1698 la mise en valeur du cours – et établit des promenades à l’emplacement des anciens fossés défensifs comblés. Après le cours à carrosse, ce sont ainsi les cours Saint-Louis (1661-1667), d’Orbitelle (bd. du roi René), Saint-Jean (fin XVIIe siècle), des Cordeliers (1680, cours Sextius), Notre-Dame (1680-1724) qui voient le jour. Le conseil réaménage aussi les anciennes entrées de ville, telle la porte Bellegarde (1647) , et en crée une nouvelle au quartier Villeneuve (porte de la plate-forme, 1685). Les grands lieux d’exercice de l’autorité publique ne restent pas en marge de ce mouvement : l’hôtel de ville est reconstruit entre 1655 et 1671 sur les plans de Pierre Pavillon, les infirmeries agrandies en 1671, tandis que l’on dote le palais des cours souveraines d’une nouvelle façade (1675-1680).

Porte Bellegarde avant 1850

En ces temps encore régulièrement frappés par les épidémies et la famine, le maintien de l’ordre social, qui passe par l’aide aux nécessiteux, conduit à un renfort du réseau d’accueil hospitalier. En créant les maisons du Bon-Pasteur pour les filles repenties (1630) et des Filles-de-la-Pureté (1682), le Refuge du faubourg des Cordeliers pour les condamnées ou femmes de mauvaise vie (1640), la Charité, fondée cours Saint-Louis pour six cents pauvres et mendiants éduqués à être de bons domestiques et de bons soldats (1641), l’orphelinat des Enfants-Rouges (1657), l’hôpital des insensés (1691), le Mont-de-Piété (1687) et d’autres, la ville double le nombre de ses hôpitaux, qui passe à seize.

Aix sort ainsi profondément transformée du XVIIe siècle. En dépit des moyens investis dans la rénovation de la vieille ville, c’est aussi une capitale contrastée, où les quartiers de lotissement récent opposent leur parcellaire régulier et leur trame aérée, à celui plus contourné et serré des secteurs urbanisés au Moyen Âge. Moins tranchée, la répartition socio-professionnelle au sein de la ville que dessine la capitation de 1695, si finement analysée par Jean-Paul Coste, ne répercute cependant pas exactement ces différences de cadres de vie. C’est une relative mixité sociale qui domine ainsi à l’intérieur des murs où nobles, bourgeois, parlementaires, artisans, domestiques, peuvent habiter les mêmes rues, parfois les mêmes immeubles, sans gommer pour autant les spécificités de chaque quartier et les regroupements professionnels parfois liés aux lieux de pouvoir. Dans le bourg Saint-Sauveur, le groupe cathédral a polarisé à côté d’artisans (menuisiers), de travailleurs, de paysans et de porteurs de chaise, une forte proportion de clercs séculiers et de pauvres mendiants. Dans l’ancienne ville comtale, autour du palais et de la maison commune, dominent logiquement les membres des deux cours souveraines et hommes de lois (procureurs, avocats …), mais aussi des services et des artisans (métiers du tissu et du métal). La présence d’établissements conventuels fondés au Moyen Âge, dans l’environnement comtal, y amène également une forte population monastique. Seule la frange sud du quartier est exclusivement tenue, après l’aménagement du cours à carrosses, par une élite sociale (prieurs, chanoines, nobles, chevaliers de Malte, officiers militaires, parlementaires …).
À côté des quartiers orientaux (Bellegarde, Saint-Jean) aux populations très bigarrées, le quartier Mazarin est celui de la noblesse traditionnelle et surtout de robe, et sa diversité reste étroitement liée à cette prééminence aristocratique : des métiers du bâtiment établis à proximité des commanditaires (architectes, sculpteurs, peintres, maçon, serruriers), des services (porteurs de chaise) et domesticités logées dans les maisons des maîtres.

Porte de la Plate-forme avant 1850

À l’ouest, le quartier des Cordeliers et son faubourg sont les plus populaires. La présence aristocratique et le clergé y est anecdotique voire nulle, et la population, essentiellement artisanale (gipiers, cardeurs, tisserands et tanneurs), se distribue autour de rues spécialisées. S’y ajoutent, autour de la route des Alpes, de nombreux hôtels et auberges, et des travailleurs ruraux.
Se dessinent ici les grandes lignes d’une économie locale où les services occupent une part importante de l’activité et qui repose sur la transaction immobilière, l’artisanat (notamment celui de la construction) ; les productions de luxe qui, dynamisées par les commandes des classes dirigeantes parlementaires, trouvent leurs débouchés commerciaux sur place, comme les productions agricoles.

Comme aux siècles précédents, la ville a, en effet, maintenu des liens étroits avec son territoire dont les habitants dispersés dans des bastides dès la fin du XVIe siècle, représentent, à la fin du XVIIe siècle, environ un dixième de la population aixoise. La capitation de 1695 recense, sur le territoire, plus de 410 bastides aux mains des citadins aixois. Celles-ci sont tout à la fois des maisons de campagne, lieux de plaisance en temps normal ou de refuge quand revient la peste, et des domaines de production agricole qui assurent une rente à leurs propriétaires et du travail à près de 1 400 aixois. Plus simples et proches du centre de leurs activités que leurs châteaux, ces maisons rurales ont la faveur de cette même aristocratie qui habille la ville de ses hôtels particuliers. Certaines sont toutefois tenues par des propriétaires plus modestes issus des professions libérales (avocats, apothicaires), marchands et même artisans.


Direction archéologie - Ville d’Aix-en-Provence

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