Activités et commerces urbains

Aux deux premiers siècles de notre ère, l’Empire romain atteint sa plus grande extension. Le vaste réseau de communication, terrestre et maritime, créé à l’origine pour la guerre et l’administration, s’ouvre alors au trafic intense de marchandises et de techniques dans les nouveaux territoires conquis. À partir d’un système commercial très réglementé, dont tirèrent profit les grandes familles de l’aristocratie romaine et les nombreuses associations de commerçants et de navigateurs, visant l’exploitation des ressources provinciales, on assiste à un développement des échanges sur les marchés locaux.
Grâce à l’ancienneté de son statut de cité romaine, Aquae Sextiae était depuis longtemps en contact avec de nombreux circuits commerciaux. Durant le Haut-Empire, la ville devient à la fois un marché d’approvisionnement et une place de redistribution, tant pour les produits locaux que pour les marchandises importées. Les meilleurs marqueurs de ces activités commerciales sont les denrées alimentaires transportées en amphores, mais aussi les produits manufacturés et les matériaux de luxe, qui ont représenté une part considérable des échanges. En révélant la nature des produits achetés, leurs différentes régions de production, l’évolution des flux commerciaux, ils renseignent sur l’organisation de l’artisanat, du commerce et des réseaux d’échange.

Les produits du terroir et de l’artisanat local
Une part des produits échangés et consommés sur le territoire de la cité sont d’origine locale. Aquae Sextiae a, en effet, disposé de ressources propres, telles que les productions agricoles et artisanales. Aux produits de l’élevage correspondent les dépotoirs de bouchers et de charcutiers découverts, en abondance, dans le quartier Sextius-Mirabeau. Aux produits de la terre, les parcelles cultivées et les bâtiments de stockage installés intra-muros comme au 16 boulevard de la République et à l’emplacement de la voie Georges-Pompidou, ou encore les petits établissements agricoles périurbains, dont la production est sans doute essentiellement urbaine (villae du parking Signoret et de la ZAC Forbin par exemple). Pour l’artisanat, on peut citer les ateliers de verrier ou de céramique, des creusets de fondeurs dans les dépotoirs périurbains ou encore des pesons de tisserands à l’emplacement du Palais Monclar.
Sous l’impulsion de l’administration impériale, les productions manufacturées et agricoles se sont multipliées. L’essentiel de la consommation locale étant ainsi assuré, les surplus de production peuvent être exportés.

Vers la fin du Ier s. av. J.-C., l’essor de la vigne dans toute la Gaule narbonnaise se manifeste, à Aix-en-Provence, par le développement, sur le territoire de la cité, de grands établissements agricoles qui produisent du vin et s’équipent de leurs propres ateliers d’amphores (Velaux, Puyloubier…). Il était ainsi possible d’expédier ces vins dont la quantité devait désormais dépasser les seuls besoins locaux. Leur diffusion est toutefois difficile à suivre car tous les ateliers de la région ont utilisé le même type d’argile calcaire pour la fabrication des conteneurs en céramique qui servaient à leur transport. L’activité potière ne se limite d’ailleurs pas à ce seul domaine. En effet, une autre production montre la vitalité économique de la ville : celle des céramiques, qui profite des gisements d’argile de la vallée de l’Arc. Les deux premiers siècles de notre ère voient une intensification de la production et une diversification de la gamme des vases proposés. De la vaisselle et des matériaux de construction sont fabriqués à partir d’argile calcaire dans les mêmes ateliers que les amphores, et comme celles-ci, sont avant tout destinés au marché urbain. D’autres officines, non localisées à ce jour, mais très certainement situées à proximité de la ville, produisent un autre type de céramique commune, à pâte brune, dont la diffusion est en revanche attestée sur tout le territoire de la cité et même au-delà. Tentant de s’approprier une part du marché réservée jusqu’alors aux importations, les potiers fabriquent des imitations de vaisselle de table venue d’Italie et de Gaule narbonnaise, mais aussi toute une batterie de cuisine inspirée de vases africains et italiens.
Par sa position stratégique au sein d’un réseau viaire important, la ville a donc tenu le rôle de place de marché de consommation des denrées et des produits de son terroir. Cette situation a visiblement bien profité au commerce local puisque la ville importe en retour des marchandises venues des différentes provinces de l’Empire.

Les produits du grand négoce méditerranéen
Les produits du grand négoce méditerranéen, dont une grande part est acheminée depuis le port de Marseille par la voie Aurélienne littorale, consistent, là encore, essentiellement en denrées alimentaires et produits manufacturés, mais aussi en matières premières et biens de luxe.
Les marchandises n’ont pas seulement approvisionné la ville, mais aussi les grandes villae installées sur son territoire. Aix-en-Provence était le lieu des transactions et des échanges dans ce commerce qui, ici comme dans le reste de l’Empire romain, était basé sur le principe de l’offre et la demande.

Les amphores tiennent un rôle important dans l’histoire de l’économie antique, puisque les produits qu’elles transportent dessinent les routes commerciales privilégiées par les négociants aixois. Leurs formes et les argiles utilisées pour les fabriquer, les inscriptions peintes et les estampilles qu’elles portent, sont spécifiques à la région productrice et renseignent sur le produit, le nom de l’exploitant ou encore la qualité des marchandises.
Dès les dernières décennies du Ier s. av. J.-C., l’essentiel de l’huile d’olive importée à Aix-en-Provence provient de Bétique, grande province oléicole au sud de l’Espagne. Cette région, dont le vin et les préparations à base d’olives et de vin épicé sont attestés dans la ville, est aussi la principale source d’approvisionnement pour les sauces et salaisons de poisson jusqu’au IIIe s. Les flux commerciaux se déplacent ensuite vers les provinces d’Afrique, qui dominent alors le marché de l’huile et des produits halieutiques. Après avoir été l’exclusivité des vignobles italiques de la côte tyrrhénienne depuis le IIe s. av. J.-C., le commerce du vin est dominé, du Ier au IIIe siècle, par les productions de Gaule narbonnaise. Les importations de vins de Tarraconaise (Catalogne) et des côtes siciliennes, de crus réputés de haute qualité de l’île de Rhodes ou de la région d’Éphèse (Turquie), sont également attestées mais en plus faible quantité. À partir du IIIe et surtout du IVe siècle, les importations d’Afrique et de Méditerranée orientale augmentent, pourvoyant Aquae Sextiae en vins et fruits secs de Byzacène (Tunisie), d’Égypte, de la côte palestinienne et d’Asie Mineure.

Pour satisfaire les besoins de son artisanat local, la ville fait également acheminer des matières premières et des matériaux de construction. L’importation d’alun de la mer Tyrrhénienne, pour la teinturerie, est ainsi documentée par la découverte d’amphores de Lipari. Quant aux ressources minérales, elles abondent dans la décoration. En programmant de grands chantiers de monuments publics, Aquae Sextiae a introduit dans le décor quantités de roches d’ornementation, des débuts de l’Empire jusqu’au IIe s. ap. J.-C. Les marbres emmagasinés à Rome et destinés à honorer des commandes officielles, proviennent des carrières impériales en Italie près de Carrare, du désert oriental égyptien, de Grèce, en Asie Mineure et de Numidie. Entre la fin du Ier et la fin du IIe s. ap. J.-C., de nouvelles roches font leur apparition sur le marché. Moins prestigieuses, peu adaptées à la grande architecture, elles sont destinées à la décoration intérieure des domus des notables de la ville. En effet, marchands et propriétaires exposent leur richesse dans la maison, par l’introduction, dans les salles de réception et dans les thermes privés, de placages en marbres bigarrés tirés des carrières de Méditerranée orientale (Cap Ténare, Thessalie, Erétrie, Skyros, Vezirhan), d’Afrique du Nord (Cap de Garde) et de Gaule narbonnaise (Pyrénées, Provence). À partir du IIe siècle, enfin, on constate l’arrivage de fûts en granits micrasiatiques (Mysie, Troade) et de l’île d’Elbe dans des monuments publics et funéraires. Les fûts sont ensuite remployés dans les édifices religieux de l’Antiquité tardive, comme au baptistère de la cathédrale Saint-Sauveur.

Une multitude d’objets manufacturés dans d’autres provinces sont accessibles aux habitants d’Aix-en-Provence : vaisselle en verre, en métal et, surtout, en céramique produite à échelle industrielle par des officines souvent installées sur les côtes méditerranéennes ou sur de grands axes de communication. La céramique campanienne à vernis noir, puis les plats et assiettes en sigillée italique à vernis rouge représentent une partie de la vaisselle de table jusqu’au milieu du Ier s. ap. J.-C., avant d’être remplacés par les vases en sigillée de Gaule du sud fabriqués dans les ateliers de la Graufesenque (Millau). Des gobelets à parois fines décorés de Bétique et des vases en céramique à vernis orangé de la vallée du Rhône complètent ce répertoire. Du milieu du IIe aux VIe et VIIe s., les vaisselles africaines à vernis orangé s’imposent peu à peu sur le marché des importations, de même que toute une gamme de vases utilitaires pour la cuisine, venus d’Afrique et d’Italie et, dans une moindre mesure, de la basse vallée du Rhône et de Mer Egée. La question de la destination, du mode de transport et de la clientèle de ce type de produits n’est toujours pas résolue. S’ils ont pu, dans certains cas, représenter un chargement secondaire complétant la cargaison principale des navires, et permettre ainsi d’augmenter le profit du voyage en occupant des espaces laissés libres entre les amphores, on ne peut exclure qu’ils aient été commercialisés pour leur valeur propre. À l’image d’une part de la consommation alimentaire et des goûts en matière architecturale, ils répondent, en effet, aux besoins d’une population désireuse d’adopter un mode de vie à la romaine.

L’organisation de l’artisanat antique et les circuits de fabrication

Vue générale des restes d’équidés déposés dans un fossé, en bordure de la route de Marseille.

La présence de plusieurs dépotoirs spécialisés, distincts les uns des autres, mais regroupés dans un même secteur, suggère une organisation par métier, ainsi qu’une division assez poussée du travail. Les deux dépotoirs de tabletier, découverts à une centaine de mètres l’un de l’autre , présentent des points communs : rejet d’un grand nombre de restes, comblement rapide en plusieurs strates successives indiquant une activité engendrant un volume notable de déchets et témoignant, par conséquent, de la fabrication d’un grand nombre d’objets manufacturés. Les artisans opéraient sur l’espèce et le type d’os à travailler en fonction des objets à réaliser. Peut-être passaient-ils des commandes à des bouchers pour les os d’espèces consommées (bovins), alors que, pour celles non consommées, ils réalisaient eux-mêmes l’abattage et la sélection des os, comme l’indique le mode de formation si particulier de l’un des deux dépotoirs retrouvés.
La sélection des espèces et des ossements peut donner une indication sur le but visé par ces artisans : un tabletier peut, en effet, réaliser des objets à partir de presque tous les ossements. Au moment de la sélection des bêtes à abattre, il connaissait l’aspect et les dimensions des objets à réaliser. C’est pourquoi il semble bien que l’abattage d’un troupeau de plusieurs dizaines d’équidés ait été effectué à seule fin d’obtenir des ossements adéquats à l’élaboration d’objets bien spécifiques, uniquement réalisables à partir d’os longs et épais. Les os d’équidés étaient particulièrement appréciés pour leur robustesse, leur rectitude et leur longueur qui permettaient la fabrication d’ustensiles variés, mais surtout particulièrement longs comme les aiguilles, épingles et charnières de grandes tailles. Une remarque similaire peut être faite pour les restes de bovidés recueillis dans le deuxième dépotoir de tabletier, qui étaient utilisés pour la réalisation d’objets plus petits.
Dans l’Antiquité, l’artisanat de la corne était étroitement lié à celui de l’os, or on observe, dans un cas au moins, que les déchets de tabletterie et ceux du travail de la corne ont été découverts dans un même dépotoir. Ces activités ont pu être réalisées dans un atelier commun, ou du moins dans des officines suffisamment proches l’une de l’autre pour expliquer un rejet conjoint.

Les concentrations des ateliers et des points de vente au centre des villes sont bien connus : de véritables « zones artisanales » regroupaient plusieurs ateliers par branches d’activités utilisant les mêmes matières premières, comme on peut le voir aujourd’hui dans les souks de villes orientales modernes. Le mélange des déchets issus de diverses activités traduit probablement une telle concentration au centre d’Aquae Sextiae.
La présence, en périphérie de la ville, de décharges de plusieurs types nous amène donc à suggérer les modalités réglant la redistribution des matières premières. Les bouchers pourraient avoir été le pivot d’une organisation autour de laquelle gravitaient des métiers satellites comme les confecturarii (charcutiers) et les artisans utilisant les déchets de boucherie pour réaliser des produits manufacturés : l’eborarius (tabletterie), le coriarius (tanneur) ou le corneus (fabriquant d’objet en corne). À la base de l’activité de ces trois artisanats, se trouvaient, en effet, des matières premières que seuls pouvaient fournir des négociants ou des bouchers qui les redistribuaient aux autres corporations, à chaque étape de leur propre activité. Contraints d’effectuer des abattages indépendants, les tabletiers devaient cependant disposer de plus d’autonomie.
Par les textes et les inscriptions, on connaît une organisation similaire dans certaines grandes cités, dont Rome bien sûr. Plusieurs corporations y regroupaient les artisans traitant les produits alimentaires. Il existait des négociants achetant les bêtes sur pied, des bouchers chargés de les abattre, de découper et de vendre la viande, et des charcutiers valorisant certains sous-produits. À Aix-en-Provence, au moins deux de ces métiers spécialisés sont connus, ce qui laisse supposer l’existence d’une organisation analogue.

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