À la fin du second âge du Fer (second quart du IIe s. au début du Ier s. av. J.-C.)

Habitats et territoires
Vaste plate-forme rocheuse accueillant un habitat du second âge du Fer - La Quille, Le Puy-Sainte-Réparade

Dans la première moitié du IIe s. av. J.-C., le phénomène lancé à la fin du siècle précédent s’accentue fortement, avec l’émergence de nouvelles installations qui sont toujours des regroupements d’agriculteurs, veillant sur le stockage de leurs récoltes. Il en est ainsi de la première implantation d’Entremont. Les fouilles n’y ont pas reconnu de vestiges d’une installation pérenne antérieure, à l’exception de ceux remployés d’un sanctuaire, signe révélateur de la notoriété cultuelle du lieu, en tout cas de sa position stratégique dans les rapports politiques de la région. La construction d’une enceinte à bastions quadrangulaires rapprochés, délimite un habitat restreint de 0,9 ha, intérieurement structuré avec une remarquable régularité, due à l’usage très probable de principes métrologiques. Disposées en îlots quadrangulaires ou en files, les pièces d’habitations sont petites et s’ouvrent sur des voies de desserte. Toutes les constructions sont à murs porteurs, peut-être en briques de terre cru, sur solins en pierres sèches. Les toitures sont également toujours en terre. Il n’est pas établi qu’un premier étage complétait, à cette époque, les pièces du rez-de-chaussée destinées essentiellement à la vie domestique (foyers), au stockage (doliums, silos), ainsi qu’à un petit artisanat utilitaire dont celui du métal. Par son ampleur limitée et ses activités artisanales restreintes, cet habitat (dit « Entremont 1 ») se place dans la continuité des petites agglomérations de la fin du IIIe s. Il montre cependant un souci de régularisation de l’espace, certes encouragée par une topographie favorable, mais relevant aussi d’une volonté politique de valorisation des élites régionales au travers des habitats groupés fortifiés dont elles ont la charge, véritables places fortes très identitaires sur les territoires. Même si cette petite agglomération a été remaniée peu après, elle apparaît emblématique d’une première étape de restructuration de la région aixoise après la période conflictuelle de la génération précédente.

Vue aérienne - Meynes, Aix-en-Provence

Les autres habitats groupés créés dans le courant du second quart et au milieu du IIe s. ont des antécédents variés. Ils peuvent se répartir en deux grandes catégories : les nouvelles fondations et celles qui se placent dans la continuité des occupations immédiatement antérieures. Les habitats fortifiés à cette époque, qui ont été fouillés sur des superficies plus ou moins étendues, fournissent tous des informations sur les étapes de leurs aménagements, de leur abandon ou de leur destruction, sur les formes du bâti et leurs technologies architecturales, sur certains agencements collectifs ainsi que sur les pratiques domestiques, les activités culturales, vivrières et artisanales.
Se rattachent à la première catégorie les oppidums de la Tête de l’Ost à Mimet (de l’ordre d’un hectare) ou de la Quille au Puy-Sainte-Réparade qui surplombe plusieurs sites de plaine attestés dès le premier âge du Fer (100). Ce site, seulement prospecté, montre une fortification soignée en moyen appareil qui délimiterait une superficie de 1,8 ha au cours du IIe s. av. J.-C. On peut également ajouter ceux du Mont Olympe à Trets (seconde enceinte de 2 ha, avec bastions quadrangulaires et porte à recouvrement), du Puech de Valoni à Vernègues (3,7 ha), de l’Infernet au Tholonet (2 ha, avec vestiges d’une enceinte soignée et élément de bastion quadrangulaire), voire de Meynes à Aix-en-Provence (sur une dizaine d’hectares ?). Il est intéressant d’associer à ce mouvement de régénérescence des habitats groupés de hauteur, les rassemblements de population plus modestes, sur sites non fortifiés, et qui étaient déjà actifs au cours du premier âge du Fer (le Col Sainte-Anne à Simiane-Collongue, sur la crête de la chaîne de l’Étoile, ou repérées à Saint-Jean-du-Puy sur la commune de Trets, à 657 m d’altitude).

Habitations établies contre le rempart - Le Baou-Roux, Bouc-bel-Air

Les sites de la seconde catégorie se caractérisent par une brusque augmentation de leur population. C’est le cas pour le Baou-Roux, cité précédemment. Dès les alentours de 175, l’occupation de ce plateau connaît sa plus grande extension, sur près de 4 ha, avec une fortification à bastions quadrangulaires du côté sud-sud-est. Les secteurs fouillés montrent partout un regroupement des pièces et des espaces d’habitation en îlots rectangulaires ou en files, séparés par des voies de desserte de différentes largeurs, mais selon une répartition hiérarchisée. En fin de période, des espaces bâtis préalablement isolés se regroupent, accaparant même des tronçons de voies, pour former des habitations à plusieurs pièces communicantes, ce qui paraît traduire une complexification de la vie sociale, avec l’amorce d’une séparation des activités domestiques de celles de l’artisanat ou du stockage. Une petite placette est probable, mais aucun vaste bâtiment de nature collective ou cultuelle n’a été reconnu, même si par ailleurs une dédicace domestique à une divinité indigène a été gravée sur le col d’une cruche en céramique. L’ensemble de l’habitat est violemment détruit lors d’une intervention militaire, rattachée aux campagnes romaines de 124-123 av. J.-C. En définitive, par sa superficie, l’organisation du bâti, ses techniques et son système défensif, cette agglomération s’intègre dans les habitudes et le savoir-faire des populations provençales depuis la fin du premier âge du Fer. Son étendue, alors plus vaste qu’auparavant, n’a cependant rien d’exceptionnel, en regard de celles d’autres agglomérations de la basse Provence la plus occidentale (Meynes, Constantine, Saint-Blaise…).

Enceinte à tours semi-circulaires du second habitat - Pierredon, Eguilles

En bordure de la vallée de l’Arc et dominant une vaste plaine agricole, l’habitat perché de Pierredon à Éguilles s’inscrit dans la même dynamique de regroupement de populations. Après la destruction violente d’un premier petit habitat fortifié au début du IIe s., le site est réoccupé dans le second quart ou au milieu du siècle sur une plus vaste étendue (de l’ordre de 2 ha). Il est alors gratifié d’une enceinte en moyen appareil soigné, bien conservée sur son flanc nord-oriental et pourvue de bastions de plan quadrangulaire à angles arrondis. Fouilles et sondages ont dégagé une part de l’habitat intérieur, des pièces regroupées en îlots aux tracés plus ou moins réguliers, séparés par des ruelles de desserte, voire de petites placettes, comme dans l’exemple précédent. Ici aussi, l’architecture montre des remaniements intervenus au cours du siècle. Il est intéressant de noter que les voies font régulièrement office de dépotoir domestique et sont ainsi incorporées dans l’aire de la vie familiale ou artisanale. Les nombreux récipients de stockage et meules rotatives en basalte mis au jour, et surtout la présence d’un contrepoids de pressoir pour la fabrication de l’huile (ou du vin ?), indiquent que les activités agricoles sont toujours majeures pour cette population, tant pour ses besoins vivriers que pour les échanges. Une destruction violente interrompt la vie de ce site, peut-être en 124-123 av. J.-C.

Un dernier exemple de ce mouvement de regroupement d’une partie des populations est également bien illustré par l’oppidum d’Entremont.

Vue aérienne - Entremont, Aix-en-Provence

Une génération seulement après l’implantation d’« Entremont 1 », l’agglomération s’étend sur une superficie quatre fois plus importante autour du précédent habitat, qui sera restauré après démantèlement de son enceinte . On assiste là au même phénomène qu’au Baou-Roux ou à Pierredon. Si l’architecture et la métrologie soulignent une certaine continuité culturelle, tant dans l’habitat et ses principes planimétriques que dans le nouveau système défensif mis en place, d’autres pratiques montrent, pour « Entremont 2 », qu’il ne s’agit en rien d’un simple accroissement du groupe humain antérieur. En effet, par son ampleur et sa robustesse accrue, la fortification a désormais un rôle hautement défensif qui relève d’une bien meilleure connaissance de la poliorcétique. L’architecture et l’aménagement des habitations répondent, par ailleurs, à des besoins qui ne concernaient pas l’habitat antérieur, avec des superficies accrues pour les pièces et leur rassemblement fréquent par deux, trois ou quatre. Il apparaît clairement que ce phénomène va s’accentuer par étapes jusqu’au moment d’une première destruction brutale par l’armée romaine vers 124-123 av. J.-C. Ces accroissements répondent aux nécessités d’un travail artisanal et d’une importante activité de transformation intra-muros des produits de l’agriculture, avec un nombre élevé d’éléments en pierre pour le pressage (huile et/ou vin). « Entremont 2 » présente, avec plus d’acuité que d’autres habitats, le phénomène déjà entrevu à Pierredon. Mieux, les fouilles ont montré l’existence d’étages, dont la construction est alors facilitée par la généralisation de la technique du pisé banché, plus secondairement des murs à pans de bois. La dynamique de séparation entre vie domestique et les très importantes activités de production et de stockage, confirme bien une profonde complexification du tissu social.

Avec les découvertes d’éléments architecturaux sculptés et de fragments de statues peintes en grandeur naturelle, de facture soignée et hyper-réaliste, l’habitat d’Entremont n’a pas été sans raison assimilé avec la polis des Salluvii dont un épisode de la prise a été relaté par Diodore de Sicile.

Salle de stockage avec silo central entouré des bases des 7 doliums en place - Entremont, Aix-en-Provence

L’extension de l’habitat, autant que les transformations constatées après les années 160 dans le bâti et les pratiques artisanales, suggèrent une refondation circonstancielle due à l’état conflictuel qui s’est instauré, dès le début du siècle, entre les communautés indigènes régionales et la ville grecque, puis aux premières interventions romaines sur la côte. Elle répond au besoin de rassemblement de populations sans doute auparavant peu ou mal protégées, mais aussi à la protection des outils de production, tant pour l’autoconsommation et les besoins de la guerre que pour les échanges, ici bien attestés par les importations massives de produits massaliètes et italiens, dont le vin. La présence d’un nombre exceptionnellement élevé de statues, échelonnées au plan stylistique du début du IIIe s. au début du IIe s. av. J.-C., et leur regroupement au débouché, sur le plateau, de la rue qui arrive de la porte principale, a permis d’avancer une interprétation à l’origine de l’agrandissement rapide de cet oppidum : le regroupement volontaire de populations auparavant dispersées dans des habitats moins bien protégés, et notamment des familles de la classe aristocratique, peut-être soucieuses de protéger leurs membres non combattants, mais aussi celui des divers outils de production, ainsi que des symboles familiaux majeurs, signes politiques de leurs lignages.

Si la floraison d’établissements agricoles au cours des IIe et Ier s. semble largement documentée par les prospections, la chronologie du phénomène reste à affiner.

Ensemble artisanal dans un îlot établi contre la fortification. Une maie de pressoir signale une huilerie - Entremont, Aix-en-Provence

On constate néanmoins que la majorité des sites voit le jour assez tard, plutôt dans le courant du Ier s. av. J.-C. Dans l’état actuel des recherches, il convient de noter l’absence de fermes indigènes comparables à celles connues en Gaule intérieure, sans doute en partie parce que le terrain et la végétation se prêtent moins facilement aux prospections aériennes. En tout état de cause, le déficit de données concernant les établissements agricoles de la fin de l’âge du Fer s’explique sans doute par les réoccupations d’époque romaine qui, en se superposant à eux, en ont masqué les vestiges.
Pourtant des traces de systèmes agraires sont perceptibles, à l’image du dispositif de drainage installé dans le fond d’un vallon, au voisinage de fossés et de sols amendés par fumure, en bordure de la route du Pont-de-Galice, à Aix-en-Provence. La pratique de l’irrigation semble apparaître dans le Midi à partir du IIe s. av. J.-C. Le site du Plantier à Rousset a ainsi livré un fossé des IIe-Ier s. av. J.-C., dont le tracé a été repris par une canalisation romaine ; il pourrait avoir rempli cette fonction, à moins qu’il n’ait servi de captage de source.

Désormais le stockage des récoltes passe par l’utilisation du dolium, avec un développement de l’emmagasinage aérien au sein des habitats aux dépens de l’ensilage enterré, même si les deux modes peuvent encore parfois cohabiter.

Restitution d’une huilerie - Entremont, Aix-en-Provence

Les doliums, dont la résistance assure une meilleure pérennité, se rencontrent en grand nombre sur tous les gisements du second âge du Fer (« Entremont 2 »). Ils sont associés à de grands vaisseaux en terre crue, maçonnés sur les sols ou mobiles, qui complètent le dispositif de conservation des grains (à L’Espéri au Puy-Sainte-Réparade ou à « Entremont 2 »). Des pièces de stockage contenant plus de dix doliums sont attestées sur ce dernier site, et peut-être sur l’oppidum du Bayon à Saint-Antonin. L’agriculture repose essentiellement sur la culture des céréales et des légumineuses (Baou-Roux, Bramefan ou Entremont). L’abondance des meules rend compte des activités domestiques de mouture. Aux ressources vivrières fondamentales, s’ajoutent la vigne et l’olivier qui posent le problème du développement des cultures de rapport. Sur l’oppidum d’« Entremont 2 » plusieurs locaux destinés au pressurage des olives et/ou du raisin ont été fouillés. À Pierredon (Éguilles) et au Baou-Roux, une variété de cépage intermédiaire entre vigne sauvage et cultivée est attestée. Si la production de vin est envisageable dès la fin du Ve ou le début du IVe s., comme dans l’Île de Martigues ou à Coudouneù à Lançon, celle d’huile, en revanche, semble faire son apparition seulement à partir du IIe s. (Pierredon, Entremont).