
Il est une particularité assez remarquable des vases recueillis dans le couvent des Dominicaines, c’est le nombre de graffitis qu’ils portent. Sur les 2 242 objets recensés, 157 sont marqués, ce qui représente 7 % de la collection. C’est surtout la vaisselle de table qui est inscrite (90 %) et notamment les « belles » pièces originaires du monde ibérique (productions de Valence en Espagne, au bleu de cobalt et au lustre métallique (607), vases à décor vert et brun de Barcelone et du pays valencien encore), ou d’Italie (Ligurie, Pise). Même sur les pièces culinaires, le marquage a principalement concerné les importations, en l’occurrence les bassins glaçurés catalans.
La gravure et les motifs inscrits
Les marques relevées sont liées à l’utilisation des vases et gravées sur leur face externe. Qu’elle soit profonde ou fine, la qualité de la gravure est diverse ; sur certaines pièces, on note une certaine application ; le contour des traits est net et le dessin très lisible. Quelques graffitis ont, au contraire, été réalisés sans soin ou d’une main malhabile.
Sur les cent onze marques complètes ou restituables, on dénombre soixante-trois motifs différents : croix inscrite ou non dans un cercle, étoile à huit branches, chevron, échelle, trident, feuilles stylisées, motifs géométriques (608 et 609), blasons. D’autres, enfin, pourraient correspondre à des lettres.
Les représentations de blasons

Nous nous attarderons ici sur les motifs héraldiques qui forment un lot très intéressant. Vingt-quatre vases en sont pourvus et douze blasons différents ont été identifiés grâce au dessin précis ou explicite de l’écu. Ce travail s’est toutefois confronté à un écueil important, à savoir les problèmes de déchiffrement que pose la représentation des armoiries. De petite taille, les dessins sont souvent schématiques et d’expression réduite. La difficulté de graver a d’autre part conduit à privilégier les figures géométriques et à les simplifier. Celles-ci se limitent donc souvent aux seules pièces et partitions qui règlent la structure des blasons, mais qu’il n’est pas toujours aisé de distinguer. Enfin, pour décrire ces armoiries, il manque une composante essentielle, la couleur sans laquelle il est difficile d’identifier les dessins d’armoiries.
Le dessin de l’écu qui est l’élément principal de la composition héraldique, adopte en général la forme d’un triangle isocèle. Dans la plupart des cas, le graveur a toutefois pris la peine de donner aux deux côtés un tracé légèrement arrondi, conférant ainsi à l’écu une forme classique (610 et 611). Quelques exemplaires portent un timbre composé d’une croix (613) et 614).
Un souci de propriété et d’identification
Il fait peu de doute que ces graffitis sont des marques de propriété et leur nombre tient ici au contexte conventuel, qui fait vivre ensemble toute une communauté. Dans ce lieu où les espaces étaient en grande part partagés, marquer ses objets personnels permettait, en effet, de les reconnaître, et il n’y a rien d’étonnant à que ce souci d’identification des biens ait surtout concerné des objets précieux.
Du fait de son importance, cette pratique donne un éclairage intéressant non seulement sur les modalités de la vie monastique, où se devinent ainsi des espaces privés, mais aussi sur les comportements de ses occupants et sur les relations qui les animent. Par la place qu’elles donnent à la propriété privée, ces marques mettent en relief, d’une certaine manière, une forme d’individualisme. Le plus surprenant pour nous c’est qu’elles ne se manifestent pas seulement sur le beau mobilier, mais aussi sur des objets culinaires, ce qui laisse penser que même dans l’espace de la cuisine, lieu commun par excellence, pouvait régner la séparation des biens (voire des denrées).
Ces marques trahissent aussi l’affirmation de l’identité. Identité en qualité de propriétaire d’abord, mais aussi identité sociale comme en témoigne la série des blasons recensés. Car le choix de ce mode de marquage n’est pas neutre : en qualité d’emblèmes propres à une famille et soumis, dans leur composition et leur représentation, à des règles particulières, les armoiries sont l’un des signes essentiels de cette identité au Moyen Âge.
La question qui reste posée est celle de l’appartenance de ces armoiries, qui soulève celle du recrutement de ce monastère. Fondation royale, voulue et soutenue par la volonté de Charles II, roi de Sicile et comte de Provence, le couvent des Dominicaines d’Aix a accueilli les filles des plus illustres lignages de Provence et du royaume ; on y compte la sœur, puis la fille d’un connétable du royaume, Guillaume Etendard ; ses deux nièces également, filles de Raymond Ier des Baux, seigneur de Meyrargues, Puyricard et Éguilles, ou encore Laure de Sabran et Berengere de Lamanon, Sibille et Huguette de Roquevaire, toutes issues de grandes maisons nobles provençales. La richesse des moniales est du reste confirmée par le mobilier archéologique au sein duquel les importations luxueuses ont une place prépondérante, totalement atypique à Aix-en-Provence. Mais si la liste des sœurs présentes au chapitre de 1318, a permis à Noël Coulet de relever le nom de ces familles illustres, elle rappelle que leurs représentantes étaient peu nombreuses et que le recrutement de l’établissement touchait aussi les milieux marchands marseillais et aixois.
Il serait donc sans doute erroné d’imaginer que les marques héraldiques répertoriées se rapportent aux seules moniales issues de la noblesse. Comme l’a bien démontré Michel Pastoureau, si l’art héraldique est, à l’origine, affaire de dynastes et de feudataires (soit vers le milieu du XIIe siècle), il a rapidement été adopté par une large part de la société. Dès le début du XIIIe siècle, toute la petite et moyenne noblesse en est pourvue, et à sa suite, les familles non nobles : bourgeois, artisans, commerçants...
Ainsi, avec l’impressionnante série de marques de propriété conservées sur le mobilier utilisé par ses occupants, nous abordons le couvent de Notre-Dame-de-Nazareth sous un angle particulier, celui de son histoire sociale.