
- Ensemble d’objets de tabletterie. De gauche à droite : déchets et ébauches de taille, charnières, manches de couteaux, fusaïoles, poinçon, aiguilles, placage de meuble, épingles à cheveux, jetons, pion, dés à jouer.
L’homme contemporain imagine avec peine la place que l’animal tenait dans la société antique. Découpée et débarrassée de sa chair, son ossature constituait une « manne » pour la production d’objets manufacturés servant au quotidien. Les fouilles préventives réalisées à Aix-en-Provence ont bien mis en lumière cette chaîne opératoire allant de la bête sur pied à l’objet fini. En trente ans, elles ont livré près de deux mille objets en os et davantage encore de déchets. C’est qu’à la différence d’autres matières organiques telles que le cuir, les textiles, les vanneries ou le bois dont la préservation exige des conditions particulières (milieux très secs ou au contraire très humides), la matière osseuse a l’avantage de bien se conserver dans la grande majorité des contextes, ce qui explique que les objets en os ou en ivoire, soient assez bien représentés parmi les artefacts.
Il reste aujourd’hui à découvrir les lieux de production, qui devaient prendre place dans la ville et dans son immédiate périphérie, comme en témoignent les abondants rebuts de fabrication mis au jour tant dans les égouts que dans les dépotoirs périurbains.
De la bête sur pied à la matière première
La sélection se portait préférentiellement sur les os longs (radius, tibias) et plus précisément sur leurs parties centrales, qui offraient des surfaces lisses et une matière première assez épaisse pour être travaillée. On ne retrouve pas ces éléments dans les zones de rebuts spécialisées, mais seulement les parties délaissées, telles les extrémités des os longs, impropres au travail. Une fois la partie médiane retirée, celle-ci était débitée soit longitudinalement soit transversalement selon l’objet souhaité. Par la suite, l’ébauche était recalibrée, ce qui générait des fragments de taille variable, correspondant à l’enlèvement des surplus de matière première.
Pour réaliser ces opérations, l’artisan dispose d’outils variés. Il utilise la scie pour débarrasser l’os de ses extrémités et récupérer la matière première. Puis il divise cette dernière à l’aide d’un tranchoir et la dégrossit avec un ciseau ou une gouge. Il a recours au tour à archet pour fabriquer les éléments circulaires. À cet outillage s’ajoute le compas, employé pour élaborer les décors qui étaient ensuite ciselés à l’aide d’un couteau. La râpe finalisait les opérations pour gommer les imperfections ou irrégularités de l’objet fini qui était, enfin, poli.
Des objets pour des usages multiples
Le domaine de l’ameublement est surtout représenté par des charnières de différents modules, utilisées pour la fermeture de grands meubles ou de coffres : un élément court à trou unique et un élément long à double perforation. Ces objets sont très souvent rainurés et pigmentés de noir à leurs extrémités. Mais on trouve aussi d’autres pièces destinées à la décoration de coffrets ou de meubles en bois, tels les éléments de placage souvent décorés d’incisions concentriques doubles, alignées avec un trou de pointage en leur centre.
Au nombre des objets du quotidien, sont les couteaux de cuisine, fabriqués en matériaux composites. Leurs lames en métal sont généralement enchâssées dans un manche en os, pourvu ou non de décor. Les aiguilles destinées au travail du textile sont variées et répondaient à des usages distincts : sommet conique ou pyramidal, chas en forme de huit, de cercle, de rectangle simple ou double. L’activité de filage est, quant à elle, attestée par les fusaïoles, disques perforés en leur centre, qui servaient à filer la laine.
Friands de jeux de société, les Gallo-romains en possédaient de diverses sortes pour occuper leurs loisirs. Les plus prisés étaient les jeux de table, bien connus par les descriptions qu’en donnent les auteurs latins tels Martial, Ovide ou Suétone. Les fouilles en livrent régulièrement : dés de différentes tailles, avec un chiffrage composé d’ocelles doubles pour la majorité, pions bombés qui ont pu être utilisés pour le jeu de latroncules, jeu de stratégie dans lequel n’intervenait aucun élément aléatoire, et surtout jetons circulaires, plats, lisses ou moulurés, peut-être utilisés pour le jeu des « douze lignes » (ludus duodecim scriptorum), sorte d’ancêtre du trictrac.
Au sein de la tabletterie, la parure et la toilette tiennent une place importante, comme en témoignent les nombreuses perles, épingles et pyxides retrouvées. Utilisées pour la coiffure féminine, les épingles ont un corps renflé, leur tête est circulaire, ovale, avec un sommet arrondi ou conique. Il est assez rare qu’elles soient ornées. Les pyxides, petites boîtes circulaires fermées à l’aide d’un couvercle, servaient à conserver les onguents ou autres produits de beauté, dont la manipulation s’effectuait à l’aide de spatules ou de cuillères également en os. Les peignes étaient obtenus grâce à l’assemblage de plaquettes maintenues par deux traverses.
Sont généralement classés dans la catégorie des talismans, les médaillons fabriqués en bois de cerf, comme ceux qui ont été retrouvés aux Thermes ou dans le quartier Sextius-Mirabeau. Très courants dans l’Empire romain, ces objets sont peu fréquents en Gaule narbonnaise. Leur fonction prophylactique semble être liée à la matière utilisée pour les concevoir.