Les décors de l’église des Prêcheurs

Direction archéologie - Ville d’Aix-en-Provence


L’amorce de l’étude engagée sur les enduits muraux de l’église des Prêcheurs, dans le cadre de sa restauration, a mis en évidence plusieurs campagnes décoratives qui ont accompagné les grandes phases de construction de l’édifice. Très inégalement documentées, elles témoignent de la complexité architecturale de cette église qui, dans sa construction comme dans son décor, est le résultat conjoint d’initiatives privées et de programmes continus orchestrés par les Dominicains.

Le Moyen Âge : le temps des faux-joints ?

Faux joints peints

Détruits ou au mieux profondément enfouis sous des revêtements plus récents, les décors peints médiévaux ne sont que très partiellement connus. Seuls deux témoins ont pu être clairement identifiés sur des chapelles du XVe s. ou du début du siècle suivant, peu modifiées dans leur structure : la chapelle dite du baptistère et celle des Matheron. Il s’agit, dans les deux cas, de décor de faux-joints, restituant par des filets blancs simples, horizontaux et verticaux, un appareil régulier factice exécuté sur un fond badigeonné à l’ocre-jaune qui, selon une pratique reconnue dans nombre d’édifices aixois jusqu’à la fin de la période moderne, était destiné à uniformiser la teinte des parements en pierre de Bibémus . Ce motif simple ne saurait être le seul utilisé aux Prêcheurs, et il est fort probable, compte-tenu de l’importance de l’ordre au sein de la ville, que le chœur monastique, aient fait, au Moyen Age, l’objet d’un programme iconographique historié beaucoup plus ambitieux.

Un décor du XVIIe s. dans la chapelle des Matheron

Ciel étoilé - Chapelle des Matheron

Diverses campagnes d’aménagements ont, depuis le XVIIe siècle, altéré la structure de la chapelle des Matheron, sans toutefois en recouvrir le décor, et malgré plusieurs lacunes et un encrassement considérable, ce dernier est resté lisible. Cette grande composition à dominante grise, rouge et noir, se développe sur l’ensemble des parements de la chapelle, mêlant scènes historiées peuplées d’anges, éléments architecturaux en grisaille, rinceaux ornementaux qui soulignent les modénatures et ciel étoilé. À l’ouest, deux des trois vertus théologales, l’Espérance et la Charité, flanquent l’encadrement peint d’un ancien oculus oblitéré par le conduit d’une chaudière, dans les années 1960. Les restes d’une litre funéraire – ornement funèbre matérialisé par une bande noire peinte en limite inférieure du décor – confirment la vocation de cette chapelle qui porte, sur les culots de la voûte, les blasons d’un propriétaire non identifié.
Cet ensemble qui recouvre le décor de faux-joints, est antérieur aux travaux des frères Vallon (1691-1703).

La quadrature des Prêcheurs

Perspective en trompe-l’œil de l’abside - Jean-Claude Cundier

Le seul décor réalisé pour l’église réaménagée par Jean et Laurent Vallon, est la grande perspective en trompe-l’œil de l’abside, attribuée dès 1972 par Jean Boyer, à Jean-Claude Cundier (1650-1718). Partiellement masquée en 1845 par le maître-autel, cette architecture feinte ou « quadrature », est conçu comme une prolongation de la nef et intègre « une église dans l’église » pour reprendre les mots de Marie-Christine Gloton qui l’a minutieusement étudiée.
La dépose du mobilier et les sondages réalisés sur les élévations du transept, ont contribué à révéler deux autres perspectives peintes de même nature et assurément contemporaines de la grande composition de l’abside qu’elles annoncent. Couronnées de rinceaux en trompe-l’œil, fidèles copies des motifs en relief qui ponctuent les écoinçons des arcs de la nef et du chœur, ces peintures ont été, assez rapidement, semble-t-il, et à la différence du chœur, en partie repeintes et occultées par un nouveau mobilier (autels et retables ?).

Face à ce programme décoratif et iconographique complexe, à l’évidence conçu à l’initiative des Prêcheurs, le reste de l’église apparaît étonnamment dépouillé : les modénatures en pierre de Bibémus de la nef, du transept, du chœur et de l’abside ne reçoivent ainsi qu’un simple badigeon ocre-jaune, de la couleur de la pierre de taille. Cette sobriété semble marquer un état intermédiaire d’attente, mais put également être prévue pour magnifier les perspectives et leur valeur théologique, tandis que l’enduit blanc de la voûte est alors laissé brut.
Pour ce que l’on en sait, les décors des bas-côtés se distinguent par leur manque de cohérence et leur rupture avec le programme dominé par les perspectives de Cundier. Organisés autour des autels, ils semblent ainsi davantage résulter d’initiatives privées que d’un parti décoratif unique.

Après les frères Vallon

Les deux baldaquins travée Nord et travée Sud

Au cours du XVIIIe siècle, la nef, le transept et le chœur sont repeints selon le principe chromatique précédent : ocre-jaune pour les modénatures, blanc pour les fonds enduits.
Sur les bas-côtés, se succèdent plusieurs décors devenus pour la plupart illisibles, à l’exception des motifs végétaux et bandeaux polychromes soulignant les arêtes de la voûte de la deuxième travée nord. La conception de chacun est alors liée au mobilier en place, comme en témoigne le baldaquin feint du bas-côté nord, pendant du modèle en relief situé au sud.
Devenue Temple de Raison à la Révolution, l’église est rendue au culte en 1802 sous le vocable de la Madeleine. Désormais dominent les tons de gris-bleu et beiges ocrés, dans les mutiples rénovations décoratives mises en oeuvre : faux-marbres gris ponctués de dorures dans l’abside, faux-vitraux en grisaille dans la nef et l’abside, auxquels s’ajoute sur l’arc triomphal et ses pilastres, une frise de médaillons à rosaces en staff. Seules la pose des vitraux et la chapelle de chœur Sainte-Geneviève (1897) introduisent une touche de polychromie à la fin du XIXe siècle.
Ces ultimes travaux décoratifs laissent place, au XXe siècle, aux campagnes de « nettoyage » qui ont éradiqué, dans les années 1970-80 notamment, une partie des enduits de la nef.