Le territoire de la cité d’Aquae Sextiae

Dans l’Antiquité, une cité, que l’on désigne sous le terme de civitas en latin, est tout à la fois une agglomération et la circonscription territoriale que celle-ci contrôle. En tant que chef-lieu de cité établi sur la voie transversale des Alpes au Rhône, la ville d’Aquae Sextiae était donc l’épicentre politique et administratif d’un territoire qui constituait la base économique de sa richesse. De nombreux historiens se sont attachés à définir les limites de cette cité dont on a longtemps pensé qu’elle avait sans doute en grande partie recouvert l’espace jadis contrôlé par les Salyens d’Entremont. La restitution de 1995 repose sur quatre série d’indices : la localisation des inscriptions mentionnant la tribu Voltinia à laquelle était rattachée la population d’Aquae Sextiae, les indications de distance figurant sur certains milliaires jalonnant les routes, la localisation des bornes frontières entre les territoires d’Aix et des cités qui l’environnaient, notamment celle d’Arles, et, enfin, les limites du diocèse médiéval d’Aix-en-Provence.
Le territoire ainsi défini présente une géographie très différente de toutes les limites administratives que nous connaissons aujourd’hui, tant au niveau de la communauté d’agglomération du pays d’Aix de création récente, que départemental. Il recouvre, en effet, pour partie quatre départements : un grand quart nord-est des Bouches-du-Rhône, la frange occidentale du Var, et celles méridionales du Vaucluse et des Alpes-de-Haute-Provence. Il était borné par au moins cinq autres cités antiques : celles de Fréjus et de Riez, à l’est, d’Apt et de Cavaillon au nord, et d’Arles à l’ouest et au sud. Ce territoire s’est surtout étendu vers le nord et l’est. C’est là une conséquence des événements politiques intervenus lors de la Guerre civile, qui opposa, lors de la chute de Marseille, Pompée à César. Alliée de ce dernier qui sortit vainqueur, Arles s’est vu octroyer un vaste territoire qui s’étendait en écharpe sur 140 km, des rives du Rhône à l’agglomération d’Olbia, ne laissant sous le contrôle de l’ancienne cité massaliète, qu’un espace réduit, limité au bassin de Marseille et aux collines qui l’enserrent.
Le territoire de la cité d’Aix s’étend pour sa part sur près de 90 km d’est en ouest, des collines calcaires de l’arrière-pays varois à la frange orientale de la Crau, et sur plus de 60 km du nord au sud, des monts du Luberon à la chaîne de la Sainte-Baume. Il couvre une superficie d’environ 3065 km², qui en fait une des cités les plus étendues de la Provence romaine.

Voie aurélienne se confondant avec la route D7 à Eguilles

Le paysage y est multiforme. Plateaux et collines calcaires en composent l’essentiel, du pays d’Aigues, entre Luberon et Durance, aux plateaux accidentés situés au nord et à l’est du bassin de l’Arc. Ils sont interrompus par des chaînons montagneux abrupts relevant du système pyrénéo-provençal, dont certains servent de frontière naturelle au territoire de la cité, comme le massif du Luberon au nord (1125 m) ou la chaîne de l’Étoile et le massif de la Sainte-Baume au sud (1154 m). À l’est de la ville, la puissante montagne Sainte-Victoire domine la vallée de l’Arc. D’autres chaînons moins élevés scandent le paysage, tels les Côtes et la Trévaresse qui culminent à 479 et 501 m d’altitude.
Au sein de cet espace au relief accidenté, les vallées jouent un rôle essentiel. Il y a d’abord, d’est en ouest les vallées du Caramy, de l’Arc et de la Touloubre par lesquelles transite la via Aurelia, et, au nord, la vallée de la Durance qui met l’agglomération d’Aquae Sextiae en relation avec les Alpes du Sud. La ville occupe donc une position privilégiée en termes de relations et d’échanges, au carrefour de la route qui relie Arles et le sillon rhodanien à l’Italie et de l’axe Marseille/Briançon.
On sait qu’Aix-en-Provence se trouvait sur le passage d’une grande route, la via Aurelia, qui, à partir de l’époque augustéenne, a joué un rôle essentiel dans la vie régionale. Elle était aussi au départ de la via Massiliensis, qui l’unissait à Marseille et dont plusieurs toponymes gardent le souvenir, villa de Nono à Plan-de-Campagne et Septimus, à Septèmes-les-Vallons. Il est vraisemblable que cet axe nord/sud se prolongeait jusqu’à la Durance, vers Riez.

Nécropole des Communaux de Saint-Cézaire à Ventabren

D’autres voies sillonnaient le territoire, à l’image de celle qui a été reconnue aux abords de la nécropole des Communaux-de-Saint-Cézaire ou du temple de Château Bas sur la commune de Vernègues. En ce qui concerne le maillage administratif du peuplement antique, on peut citer au moins deux agglomérations secondaires, Saint-Maximin-la-Sainte-Baume à l’est (l’antique Carcarium) et à l’ouest Vernègues que l’on a longtemps confondu avec une villa. Grâce à plusieurs fouilles préventives on sait aujourd’hui qu’il s’agit bien d’une bourgade importante qui s’est développée dans un vallon, au pied du sanctuaire, et dont les vestiges ont été reconnus sur près de 9 ha. Le long de la voie Aurélienne, sont également attestés deux sites routiers, relais (mutatio) ou lieu de repos (mansio), qui jouaient certainement un rôle dans le cursus publicus : Ad Turrem (commune de Tourves) et Tegulata (site de la Grande Pugère, à Trets). L’espace rural était, quant à lui, structuré par de grands domaines fonciers impliqués dans la mise en valeur du sol, les villae, qui ne constituaient pas seulement des structures d’exploitation oléicole, viticole, céréalière... Elles étaient aussi un lieu d’habitat résidentiel, présentant parfois un caractère très luxueux, où leurs propriétaires, souvent des notables de la ville, venaient jouir des plaisirs de la campagne (Villa de Richeaume à Puyloubier , Villa du quartier Régine au Puy-Sainte-Réparade, Villa des Toulons à Rians ).
Autour et dans la dépendance de ces villae, existaient des établissements plus modestes, aux formes diverses : fermes ou habitat dispersé .

Site gallo-romains du vallon du Marbre et de Roques Hautes à Beaurecueil

Les recherches de terrain menées de façon systématique sur le versant méridional de la Sainte-Victoire, le plateau du Cengle et la commune de Puyloubier, offrent un bon exemple de la complexité du réseau de ces établissements antiques qui jalonnaient le terroir, et dont l’origine remonte quelquefois à la fin de la Protohistoire.
Plus de deux cents sites ruraux sont actuellement recensés sur le territoire de la cité d’Aix et ce nombre est un minimum. Leur inventaire s’est fait dans des cadres de recherche variés, fouilles extensives, diagnostics, sondages, prospections terrestres ou aériennes (villae Michaeli à Puyricard, de la Trébillanne à Cabriès, de la Garde à Gardanne), ce qui ne permet pas toujours d’appréhender dans le détail leur statut, leur rôle et la chronologie de leur occupation, ni de définir leur pôle d’influence et leurs interactions. Malgré tout, on relève leur concentration selon un axe est/ouest, dans la plaine de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, la haute vallée de l’Arc, les environs d’Aquae Sextiae, le plateau vallonné de Lambesc et de Rognes, et les terres situées à l’ouest de la Chaîne des Costes. Entre les Costes et la Trévaresse notamment, un semis de données permet ainsi de reconnaître, dans le vallon moyen de la rivière Concernade, l’existence d’un terroir-domaine que Yves Burnand a proposé de lier à une grande famille aixoise dont deux membres appartenaient à la noblesse équestre au Ier s. ap. J.-C., les Domitii. On n’en connaît l’existence que par trois inscriptions funéraires attachées à un mausolée découvert à Rognes-Barbebelle.

Villa antique de Richeaume restaurée à Puyloubier

Parmi les grandes villae ayant fait l’objet de fouilles, on peut en citer plusieurs dont quelques-unes sont évoquées dans cet ouvrage : les villae de Richeaume à Puyloubier, de la Tambarlette à Alleins, du Grand Verger, à Lambesc, de la Garanne à Berre, les villae Régine au Puy-Sainte-Réparade , du Clos Sainte-Anne à Rougiers, de la Roquebrussanne et des Toulons à Rians, dans le Var. Certaines semblent avoir été spécialisées dans l’oléiculture, mais, dans la plupart d’entre elles, les installations agricoles (chais, cuves, structures de pressurage) montrent la place occupée par la viticulture qui devait souvent constituer la ressource principale du domaine. Restés longtemps imperceptibles, les vignobles sont eux-mêmes de mieux en mieux appréhendés. Omniprésents dans certaines parties du territoire (La Bosque d’Antonelle) et jusqu’en périphérie de la ville d’Aix-en-Provence (secteur de Ravanas, Tribunal de Grande Instance), ils sont organisés en grandes parcelles, et souvent plantés en bas de versant.
L’importance de la viticulture explique que des officines de potiers spécialisées dans la fabrication d’amphores, aient pu être attachées à certains domaines, comme à Puyloubier par exemple, ou encore à Velaux.
C’est la chronologie de ces villae qui est la moins bien établie. Ce biais soulève notamment la question de savoir ce que leur implantation doit à la conquête romaine et en quoi leur maillage a pu constituer une modification radicale dans le mode d’occupation et d’exploitation de terroirs sur lesquels étaient sans doute déjà bien présentes, auparavant, des familles salyennes.
Mais si certaines de ces villae semblent avoir succédé à des établissements ruraux antérieurs, comme en atteste la présence de vestiges bâtis et de mobilier attribuables au IIe s. ou plus vraisemblablement au Ier s. av. J.-C., la grande majorité n’est toutefois pas construite avant le Ier s. ap. J.-C., voire au IIe siècle, qui semble marquer une phase d’expansion assez remarquable.
Beaucoup de ces exploitations paraissent avoir été moins touchées par le phénomène de délaissement qui affecte la ville au IIIe siècle ; plusieurs d’entre elles ont même connu un développement tardif, telles la villa Richeaume par exemple ou celle du Grand Verger, à Lambesc.


Direction archéologie - Ville d’Aix-en-Provence

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