
- Vue de l’un des bâtiments découverts le long du cours Gambetta en 1983/1984
Un autre signe de l’importance croissante du christianisme au sein de la société de l’Antiquité tardive est l’évolution constatée dans le rapport à la mort et tout particulièrement dans le choix des lieux de sépultures. Il ne faudrait pas croire pour autant que les signes religieux furent d’emblée manifestes dans les tombes. Bien au contraire, celles-ci revêtent longtemps le même aspect qu’auparavant tant dans leur architecture que par la variété de leurs orientations, et les dépôts y sont rares et pas nécessairement significatifs, ce qui rend difficile, pour ne pas dire impossible le plus souvent de déterminer la confession, païenne ou chrétienne, des défunts. Il est jusqu’à la disposition des corps qui apparaît relativement variée. Déjà en vigueur au IIIe siècle, le recours à un sarcophage ne caractérise pas nécessairement d’autre part une tombe chrétienne, sauf s’il porte un décor explicite.
Les sépultures qui ont réinvesti la nécropole sud de la ville sont un bon exemple du caractère atypique des modes d’ensevelissement entre le IIIe et le VIe siècle. Dans le cas présent, on ne saurait dire si l’absence d’orientation des corps révèle une forme de paganisme ou si elle ne fut pas plus simplement dictée par la topographie, en l’occurrence celle imposée par les enclos et mausolées d’âge impérial au sein ou aux abords desquels les tombes ont été implantées.
Mais si les cimetières périphériques du Haut-Empire continuent d’être fréquentés, ainsi qu’en attestent les nombreuses tombes tardives qui y ont été recensées, tant à l’ouest de la ville qu’au sud ou encore au sud-est, le long de la voie Aurélienne, on assiste alors à un phénomène particulier, l’entrée des sépultures au sein de l’aire urbanisée. Impensable lors de la période précédente, cette disposition marque un changement radical des mentalités, puisqu’il rompt avec un tabou qui a longtemps interdit que vivants et morts se côtoient au sein des limites sacrées du pomoerium qui confine toute ville antique. La pénétration des sépultures intra-muros reste toutefois limitée à des espaces particuliers, intimement liés à des édifices religieux (Cimetière de l’Eglise Saint-Laurent, Cimetière de pauvres et de suppliciés ). Il en va ainsi de la cathédrale qui a dès lors commencé d’accueillir des tombes, sans doute privilégiées. Ce n’est toutefois pas avant le Moyen Âge que de véritables cimetières se développeront auprès des lieux de culte.

- Inhumation en sarcophage, installée contre l’un des bâtiments découverts le long du cours Gambetta en 1983/1984
C’est aux abords de la ville cependant que les édifices chrétiens ont sans doute le plus remodelé le paysage. En lieu et place des alignements de tombeaux que longeaient les voyageurs à leur entrée dans la ville, les sépultures se sont regroupées autour de basiliques ou cellae memoriae, ou installées en leur sein. Les villes d’Arles et de Marseille offrent de beaux exemples de cette nouvelle façon d’investir les lieux funéraires et, à Aix-en-Provence, le cimetière découvert en bordure de la voie Aurélienne, en 1983-1984, fournit une image explicite de ce phénomène.
Ici, au moins deux cellae memoriae ont été bâties à l’emplacement d’une ancienne auberge abandonnée, au cours du Ve siècle. Il s’agit d’édifices de dimensions assez importantes et de plan rectangulaire allongé, que termine à l’est une abside carrée. C’est moins la nature des sépultures qui rend compte de leur caractère chrétien, que leur lien évident avec ces bâtiments aux abords ou à l’intérieur desquels elles ont été installées. Quoi qu’on en ait un temps pensé, il faut cependant renoncer à identifier ces cellae memoriae avec les basiliques cimétériales de Saint-Pierre, Saint-Etienne et Saint-Sauveur attestées par des textes médiévaux qui les localisent en bordure de la voie Aurélienne, au lieu-dit Le Puy, soit sur une légère éminence qui correspondrait bien au site de l’actuel cimetière Saint-Pierre. Elles sont en effet à l’écart de cette butte et il est délicat, en outre, de rapporter à l’Antiquité tardive une situation médiévale.
Au cours de l’Antiquité tardive, un autre cimetière a réinvesti une nécropole du Haut-Empire, au nord-ouest de la ville, dans le secteur de la ville médiévale des Tours. Il a été, à diverses reprises, reconnu au voisinage de l’église Saint-Laurent où une inscription médiévale (du Xe siècle ?) rapporte qu’ont reposé, jusqu’au transfert de leurs restes à la cathédrale, deux personnages qualifiés de « saints », l’évêque Menelfalius et Armentarius. Ce cimetière est sans doute à mettre en relation avec l’occupation qui s’est maintenue aux abords du théâtre et de la porte d’Arles, comme on peut penser que celui mis au jour en bordure du cours Gambetta était lié à l’autre noyau d’occupation supposé à l’emplacement de la porte d’Arles et peut-être aussi de l’amphithéâtre supposé.
Au sein de ces nécropoles alentour de la ville, il reste à découvrir le monument funéraire de saint Mitre qu’une Vie, écrite à la fin de l’Antiquité tardive afin de doter Aix d’un saint qui puisse (plus ou moins) rivaliser avec Genès d’Arles et Victor de Marseille, situe « proche du rempart », sans plus préciser sa localisation et sa configuration. Du moins sait-on par un autre témoignage – celui de Grégoire de Tours (À la Gloire des Confesseurs, 70) – que le secours de Mitre était très recherché des Aixois au VIe siècle. À preuve, la décision prise par l’évêque Franco d’interdire tout culte auprès de sa tombe jusqu’à obtenir de lui réparation d’un dommage causé par un des proches du roi Sigebert : « On n’allumera pas ici de lampe et aucune musique de psaume ne sera chantée, très glorieux saint, avant que tu n’aies vengé tes serviteurs de leurs ennemis et que tu n’aies restitué à ta sainte Église les biens qu’on t’enleva par la violence. » Après quoi « il projeta sur le tombeau des ronces avec des aiguillons aigus ; il sortit et, après avoir fermé les portes, il plaça pareillement d’autres ronces à l’entrée ». Comme il se doit, sa prière fut entendue et l’homme ne tarda pas à mourir, non sans avoir auparavant rendu à l’Église les biens dont il s’était emparé.
Tant par les lieux d’habitat que par les nécropoles qui les environnent se dessine ainsi le contour de la ville tardo-antique qui porte en germe les trois noyaux d’occupation qui constitueront, quelques siècles plus tard, la ville médiévale.