Du goût de l’Italie à une identité provençale ? XVIe-XVIIIe s.

Entre Moyen-Age et époque Moderne
Jarre estampillée à l’écu de France et chaîne du Saint-Esprit, Fréjus, XVIIe s. Bastide d’Aix, coll. part.

C’est sans doute encore au savoir-faire originaire de l’Italie ligure, du Piémont et de la Toscane que se rattachent, peu ou prou, les nouveaux produits livrés via le commerce international et régional, mais aussi ceux de l’industrie provençale des XVIe et XVIIe siècles. Ce succès est aussi celui d’une mode, d’un goût pour des objets de prix modeste, mais aux vernis colorés, dont les variantes les plus appréciées furent assurément les terres cuites à décor d’engobes marbrés, imitant les veines des pierres.
Du point de vue de l’archéologue, Fréjus, centre majeur de l’industrie céramique au XVIe siècle, est le premier fournisseur provençal de « terrailles », qui arrivent par bateaux dans le port de Marseille. Celui-ci redistribue dans l’arrière pays de rustiques bols, écuelles, jattes, pichets et pots de chambre, qui n’en connurent pas moins un débit considérable, même si à Aix, cette position éminente n’est pas encore démontrée. Cette gamme de produits, colorés en vert, orange et jaune, simples mais attrayants, est encore diffusée, mais en plus petit nombre au XVIIe siècle.
Conjointement, Aix a reçu des jarres estampillées de Fréjus comme de Biot, dédiées principalement à la resserre de l’huile, dont certaines encore conservées en réemploi dans les jardins de ses bastides.
À Aix, comme dans le restant de la Basse-Provence, ce sont d’abord les décors structurés à l’engobe dès le XVIe siècle, puis concomitamment avec ceux qualifiés de jaspés, peignés ou marbrés au XVIIe siècle qui font florès.

Coupe à décor d’engobes peignés, bassin de Saint-Maximin, Fouille des Thermes.

Les ateliers du bassin de Saint-Maximin, du Val de Trets, de Moustiers, puis de la vallée de l’Huveaune ont excellé dans cette veine. Les ornements réalisés au barrolet (poire permettant de dessiner à l’aide d’engobes) ou appliqués au verre de lampe et avec des matrices ovales, ne se rattachent à aucune tradition exogène connue, et doivent donc être considérés, jusqu’à preuve du contraire, comme une innovation méridionale et sans doute provençale .
En revanche, les mélanges aux effets chatoyants et précieux sont directement dans la filiation des « marmorizzatte » de Pise, tout comme l’abondance des plats et écuelles aux ornements incisés à la pointe « au clou », rehaussés de vert de cuivre et de brun de fer, est fille de la « graffita policroma », dont les fouilles ont livré et les originaux et leurs interprétations régionales.
Les sources historiques n’apportent que fort peu d’indices corroborant ce constat qui découle pour l’essentiel des données de fouille. À l’occasion cependant, quelques actes notariés font état de « terre jaspée » ou indiquent une relation sans doute privilégiée entre la capitale de la Provence et le premier centre de la vallée de l’Huveaune, Saint-Zacharie, fondation d’artisans de Moustiers dans les premières décennies du XVIIe siècle.
À la fin du XVIIe siècle encore, la dot d’Anne Gallois, femme de Barthélémy Barriere, revendeur d’Aix résidant dans la Maison du Sr Passaire place du marché, deuxième étage, énumère « Plus trois charges de terraille de St Zacarie consistant en potz platz assiettes et escuelles composée de six nombres la charge quavons estimé et apretié a neuf livres neuf sols qui est a raison de sept sols le nombre et trois livres trois solz la charche... ».

Pot de chambre à décor d’engobe appliqué et écuelle à décor d’engobe appliqué, atelier régional, Rue de Littera.

La multiplication des ateliers dans le Midi, qui indique une adaptation à un marché élargi, façonne peu à peu un vaisselier très enrichi au sein duquel les ateliers régionaux tiennent une place de premier plan. Toutes les gammes de produits sont représentées sur la place aixoise et donc logiquement dans les fouilles.
La céramique allant au feu se partage entre les marmites, toupins et poêlons de Vallauris qui devient, à partir du début du XVIe siècle et au fil du temps, le géant de l’industrie culinaire que l’on sait, aux dépens de Saint-Quentin qui figure pourtant encore dans le Tarif du maximum d’Aix de 1793 sous l’appellation Arles (point d’entrée en Provence). Celui-ci différencie neuf formes « assiettes, plats, cruche, pots dit toupins en cinq tailles, gamelles dites tian en 4 tailles, les plats en 4, usine dit pechié, pot de chambre, Beringuière ». Ce texte précieux énumère également tout ce qui peut arriver de Dieulefit, de Biot et Vallauris, regroupés sous la dénomination de leur port d’arrivée, Marseille.
En revanche, les sources sont bien moins prolixes en ce qui concerne les terres réfractaires de haute qualité, tournées par les nombreux artisans de Bédoin en Vaucluse qui fut, dès le Moyen Âge et jusqu’au XIXe siècle, un des grands centres de fabrication de poterie culinaire de la Provence, à la diffusion mal reconnue, assurément comtadine et sans doute au-delà. Quelques rebords de marmite à ressaut pourraient appartenir à ce groupe méconnu. Une « oule » noire à pâte grossière, cuite en réduction, trouvée au 8, rue de Littera, prouve l’étrange pérennité de techniques héritées du Moyen Âge, qui semblent s’être prolongées dans la pratique de certains ateliers du Haut Var, sans doute à Comps et peut-être ailleurs.

Terrine vernissée et moulée de fleurs de lys, atelier régional, Rue de Littera, XVIIe s.

Cette affirmation d’une identité provençale aux contours imprécis se fait aussi par l’adoption des faïences régionales et au chef d’un des plus glorieux centres de production français : Moustiers et ses satellites, dont le plus important est Varages. Quelques fragments témoignent de l’usage de produits plutôt communs, les plus beaux étant encore conservés en collection.
Pour l’anecdote, il convient enfin de signaler la découverte d’un très modeste tesson de « terres mêlées » d’Apt, sans doute de la fin du XVIIIe siècle, qui atteste néanmoins de la diffusion des fabriques vauclusiennes, tout comme quelques inventaires recelant des objets identifiés comme d’Apt ou du Castellet.