Les céramiques, miroir du quotidien aixois

Entre Moyen Âge et Époque moderne

Durant le Moyen Âge et jusqu’à l’Époque moderne, Aix ne semble pas avoir été un centre majeur de production de poteries. Les rares indices matériels de fabrication se résument à une pernette de la fin du Moyen Âge découverte lors des fouilles du parking Pasteur, une casette de faïencier (Office de Tourisme) et la mise au jour de deux ateliers de la fin du XVIIIe/première moitié du XIXe siècle dans le secteur de la rue Irma-Moreau. Ce premier constat est renforcé par les sources écrites, peu prolixes autant pour la production que la consommation, et qui ne renseignent pas d’avantage sur l’origine des céramiques entrant dans la ville. Le tarif du péage d’Aix au XIVe siècle, par exemple, ne dit rien des ouvrages de terre, et les mentions dans les inventaires mobiliers contemporains restent le plus souvent énigmatiques. D’autre part, dans le terroir aixois, l’absence d’argile locale résistant au feu, a sans doute nécessité un approvisionnement extérieur à la ville et, si l’on considère qu’il n’y a pas d’ateliers aixois jusqu’au XVe siècle, tout l’équipement céramique des ménages arrive donc d’ailleurs. Cette hypothèse semble à ce jour de plus en plus probable. Elle est confortée par les nombreuses découvertes dans les fouilles aixoises et les identifications de plus en plus précises des productions exogènes, confirmées par les analyses des pâtes en laboratoire.

Pot à bec tubulaire en céramique grise régionale, Palais épiscopal, XIIIe s.

Tournée vers l’arrière-pays, la ville reçoit essentiellement des ouvrages réalisés dans les ateliers régionaux les plus proches. Depuis le haut Moyen Âge, les vases de cuisson placés dans les foyers, ou les pots pour réchauffer les liquides devant les braises, sont totalement gris. Cette couleur de l’argile résulte de la cuisson effectuée en atmosphère réductrice dans les fours qui sont littéralement « étouffés » en fin de chauffe, ce qui provoque, entre autres, une migration des ions carbones qui donnent une palette de teintes allant du gris au noir. De gros pots à bec verseur, des petits pots à anse trouvés dans le Bourg Saint-Sauveur tout comme les godets de noria du Palais Monclar en pâte fine micacée ou réfractaire, pourraient provenir, entre les XIe et XIIIe siècles, des ateliers de Mimet, du val de l’Arc, voire de Cabasse dans le Var.

Godets de noria en céramique grise régionale, Palais Monclar, XIe-XIIe s.

Ces officines artisanales qui alimentaient Aix et Marseille sont très vite concurrencées par le grand centre varois d’Ollières, dans le bassin de Saint-Maximin. En effet, la qualité de ses argiles réfractaires, de type kaolinitique ferrugineuse, ont permis de produire en quantité une gamme de produits résistant au feu, toujours en gris.
La batterie de cuisine se diversifie au tournant des XIIe et XIIIe siècles et de nouvelles formes apparaissent telles que les marmites à anses horizontales, les « pégaus » à fond plat, les jattes et les couvercles, ornés de bandes imprimées à la roulette ou à la molette. Une mutation technique radicale visant à imperméabiliser les récipients intervient au tournant du XIIIe siècle avec l’apparition de la glaçure plombifère et de l’émail, liés à la cuisson oxydante. Ce phénomène est bien reconnu par la découverte à Marseille, des ateliers du bourg des olliers dans le quartier Sainte-Barbe.

Cruche à bec pincé en pâte claire vernissée régionale, Palais épiscopal, début du XIVe s.

Ces innovations ont été, de toute évidence, introduites par des potiers extérieurs à la Provence et sans doute originaires de la péninsule ibérique, de « al-andalus ». La plus ancienne diffusion de ce matériel, pour les artefacts émaillés en vert monochrome ou peints en vert et brun a été identifiée dans les niveaux du Palais de l’Archevêché, de la fin du XIIe / début XIIIe siècle, en association avec les céramiques grises d’Ollières. Ces transmissions de savoir-faire gagnent progressivement les ateliers circonvoisins tels que ceux d’Ollières, dont la diffusion se poursuit, mais avec une nouvelle gamme de produits plus attrayants, en argile rouge cuite en atmosphère oxydante et revêtue de vernis à l’alquifoux, un sulfure de plomb.

Plat à marli émaillé et décor zoomorphe vert et brun, atelier de Marseille ou Avignon, Couvent Notre-Dame de Nazareth, début du XIVe s.

Les récipients culinaires conservent des formes comparables à celles produites auparavant en gris et la vaisselle de table, simplement vernissée, s’enrichit de cruches et de pichets de couleur brun rouge pour le service des liquides.
Mais le grand centre dominant en matière de culinaire, au Moyen Âge, est Saint-Quentin dans l’Uzège, terre d’élection de la poterie réfractaire, dont l’argile blanche fine est renommée pour sa capacité à supporter des chocs thermiques. La virtuosité des artisans et une concentration exceptionnelle de savoir-faire ont favorisé la diffusion de ses marmites, poêlons, pichets, jattes et couvercles, dans tout le Midi et au delà des frontières, loin en Méditerranée. Les cuisines du couvent royal des nobles dames de Nazareth témoignent de ce succès, lesquelles comptaient plusieurs centaines de ces pièces, déclinées dans toutes les tailles.

figurine zoomorphe émaillée atelier de Marseille ou Avignon, Couvent Notre-Dame de Nazareth, début du XIVe s.

Les services, qui ne nécessitaient pas d’argile spécifique, proviennent essentiellement des ateliers de Marseille, jusqu’au début du XIVe siècle. Avec l’abandon progressif du bourg des olliers à partir de 1320 et sa destruction vers 1350, les potiers de la cité phocéenne ont pu rejoindre la cité pontificale, nouveau centre du pouvoir et de la finance. De ce fait, certaines formes en argile calcaire émaillée sont difficiles à séparer des modèles marseillais tardifs, en l’absence d’analyses de pâte systématiques. Ainsi, un répertoire de décors communs aux ateliers du Bas-Rhône en activité à cette époque (Avignon et Beaucaire), se retrouve sur les bols, les plats à marli, les jattes, les coupes, les albarelles et les cruches, peints en vert de cuivre et brun de manganèse sur fond d’émail blanc. Très souvent percés de trous de suspension au pied, ces amples compositions géométriques, florales et parfois zoomorphes, que l’on trouvait dans les demeures aixoises possédaient une double fonction, utilitaire et ornementale.

Lampe sur pied glaçurée atelier de Marseille ou Avignon, Couvent Notre-Dame de Nazareth, début du XIVe s.

Une figurine modelée, zoomorphe est plus inattendue ; elle a pu servir de préhension, pour un couvercle ou un objet, ou d’applique sur un vase décoratif. Parmi les produits en argile calcaire simplement recouverts de glaçure monochrome verte ou jaune, des cruches à bec pincé et un grand nombre de lampes à réservoir et coupelle sur pied dans la tradition andalouse, de fabrication marseillaise sont également reconnus à Aix, tout comme des petites coupelles, des écuelles basses, des pots de fleurs, des bassins ou des mesures en argile sans revêtement qui étaient réservés à des usages plus quotidiens.

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Coupelle émaillée, décor bleu et brun, Tunisie, Palais épiscopal, XIIIe s.

La ville d’Aix bénéficie amplement du grand commerce méditerranéen, par le truchement du port de Marseille. Les comptages et évaluations « en nombre minimum d’individus » qui rendent compte du nombre d’objets archéologiquement complets, réalisés à partir des contextes de fouilles, montrent dans la plupart des cas une belle proportion d’importations qui atteint son maximum, soit les trois-quarts des pièces, dans le couvent des nobles dames de Nazareth.
Mais tous les sites n’ont pas connus, entre le XIIe et le XIVe siècle, ce riche achalandage, bien que de plus modestes séries, sur d’autres sites aixois reflètent cependant des arrivages de même origine, venus des quatre coins de la Méditerranée, en particulier dans le palais de l’Archevêché.
La Méditerranée arabe livre un petit lot de céramiques identifiables seulement à partir de la fin du XIIe siècle. À l’image de la plupart des contextes provençaux contemporains, on y dénombre des pichets, des coupelles et une seule lampe à glaçure verte originaires de Sicile ou du Maghreb, ainsi que des faïences peintes en bleu de cobalt et en brun venus de l’Ifriqiya (actuelle Tunisie). Parallèlement, de rares majoliques de Sicile, peintes selon la même bichromie sont aussi recensées.

Margelle de puits à décor imprimé, Andalousie, couvent des dominicaines de Notre-Dame de Nazareth, début du XIVe s.

De grandes jarres pour contenir de l’eau, dont des fragments ont été exhumés au Prieuré de la Sainte-Victoire ainsi qu’une exceptionnelle margelle de puits à pans coupés dans la cour du couvent de Notre-Dame de Nazareth, illustrent ces grands contenants d’une superbe qualité plastique. Leur décor islamisant divisé en registres, imprimé au tampon sous glaçure, renvoie à des modèles almoravides et almohades du Maghreb. Mais ces motifs très stéréotypés, sont aussi très proches de ceux produits dans la péninsule hispanique, en Andalousie et au Portugal.

Des vases tout aussi luxueux, en pâte siliceuse revêtue de glaçure alcaline, sont parvenus de la vallée de l’Euphrate ou de la Syrie jusqu’au couvent de Notre-Dame de Nazareth, sans doute par le relais chypriote qui n’est représenté, pour sa part, que par un fragment de coupelle engobée sous glaçure orné de palmettes en champlevé.

oupes à décor « a sgraffito », Ligurie, couvent des dominicaines de Notre-Dame de Nazareth, XIVe s.

Mais le vrai marché de la céramique au bas Moyen Âge est écartelé entre les deux péninsules, l’Italie et l’Espagne, qui fournissent des théories de terres cuites, des plus communes aux plus sophistiquées.
La proche Ligurie fournit, dès la fin du XIIe et pendant tout le XIIIe siècle, des céramiques de table et de cuisine. L’origine de jattes et marmites en argile modelée glaçurée, considérées comme ligures d’après leur concentration et diffusion en zone littorale, est aujourd’hui remise en question au vu des analyses pétrographiques des pâtes. Néanmoins aucune comparaison ne permet de les attribuer à un centre italique, égéen ou espagnol ayant produit ce type de vases culinaires à gros tenons de préhension, certes frustes mais néanmoins vernissés.

L’origine de la vaisselle engobée et incisée, dite « graffita arcaica tirrenica », est par contre bien assurée et de beaux services, essentiellement des formes ouvertes, produites à Savone sont très présentes sur les tables aixoises. La Toscane livre pour sa part des majoliques de Pise, peintes en vert et brun, des bols, des coupes et des pichets, avec alternance de revêtement au plomb donnant une couleur rouge à l’intérieur ou à l’extérieur des formes. D’autres modèles peu fréquents, peints en bleu et brun sur émail sont produits dans le val d’Arno à Montelupo.

Coupes en faïence, décor vert et brun, Barcelone, couvent des dominicaines de Notre-Dame de Nazareth, début du XIVe s.

Quant à l’Espagne redevenue chrétienne, elle livre depuis la Catalogne, des formes utilitaires telles que de grands bassins ou de grosses cruches simplement vernissés en jaune miel ou vert, produits dans les ateliers de Barcelone. Les services émaillés et peints en vert et brun qui les accompagnent, regroupent des écuelles, bols, coupes, ainsi que des lampes à coupelle et anneau de suspension.

Mais les importations les plus luxueuses proviennent des ateliers andalous de Malaga et Valence qui ont rivalisé de virtuosité. La documentation recueillie à Aix, dans le couvent royal, constitue à ce jour le plus extraordinaire répertoire de bols, coupes, lampes, pichets à décor bleu de cobalt rehaussé de lustre métallique de la fin du XIIIe siècle et du début du XIVe siècle. Cette quantité d’artefacts de grande qualité est unique en Provence, tout comme les séries peintes en vert et brun, issues des officines valenciennes.
À la fin du Moyen Âge, si la Catalogne continue d’approvisionner en contenants vernissés, Valence devient en revanche l’unique fournisseur de « loza daurada », produite alors en masse et qui envahit tout le marché pendant les XVe et XVIe siècle .

vaisselle décorée en bleu et lustre, Valence, couvent des dominicaines de Notre-Dame de Nazareth, début du XIVe s.

Les sources écrites concernant les produits d’apothicairerie en rendent compte à leur façon, elliptique. Elles évoquent cependant bien la réalité des échanges avec l’Espagne. L’inventaire de l’apothicaire d’Aix-en-Provence, Jean Salvatoris, daté de 1443 mentionne ainsi des pots « operis cathalonie » (ouvrage de Catalogne). Jean Raynerii, apothicaire en 1466, possède des pots peints de bleu et d’autres peints de vert dans sa boutique où sont présents d’autres vases et des boîtes identifiées comme valenciennes « dorées ».
Toujours à Aix, en 1506, un état d’apothicairerie enregistre plus de 59 pièces de Valence et de « terre de pays » dont on ignore ce qu’elles furent une fois de plus. En 1539, il est encore fait mention d’achat d’un pot de confiture de Valence qui pourrait correspondre aux pots larges et bas, décorés en bleu et lustre, fréquents dans les contextes archéologiques aixois de la fin du XVe siècle et du début du XVIe siècle, en particulier dans la fouille du parking Pasteur et du 8, rue de Littera.

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Bol à décor de fleur de lys incisée, Rue de Littera, Aix ou Manosque ? XVe s.

Au milieu du XVe siècle, la situation change, dans un contexte économique témoignant sans doute d’un besoin nouveau et d’une élévation du niveau de vie des Aixois. Dans la logique des approvisionnements de la ville qui reçoit au XVe siècle régulièrement, nous disent les textes, des « oules » et autres « terrailles » confectionnées à Apt, la communauté intervient directement pour établir des potiers dans la ville et favorise leur installation grâce à une politique d’accueil.
Ainsi une convention est passée en 1448 en faveur d’Antoine Gausi, originaire d’Apt justement. Au terme de cet accord, le potier s’engage à résider à Aix et à y exercer son art pendant deux ans. En échange de quoi, la ville lui assure une location de logement et une avance pour l’achat de l’alquifoux pour la confection du vernis et la réparation de la couverture du four. Une boutique lui est en outre concédée sur la place du marché. On ignore si Antoine Gausi était le seul potier à exercer son métier entre 1450 et 1470, mais dès 1474, c’est un potier italien venu d’un grand centre d’artisanat céramique, Petrus de Pisa, qui profite à son tour d’avantages et de subventions pour s’installer dans la ville au sein d’une société qu’il partage avec Antoine Giraud. L’acte énumérant les objets produits est révélateur des mutations en cours dans l’instrumentum domestique provençal. On y dénombre des marmites, mais aussi des écuelles et des pichets, formes nouvelles qui se retrouvent en abondance dans les contextes archéologiques de la fin du XVe s. et du siècle suivant. Un autre personnage central, Andreas Nico, artisan pisano-ligure, fait son apparition en 1505. Ce « père » de la céramique moderne en Provence partage son activité entre Manosque et Aix où il réside à temps partiel, se faisant seconder par des compatriotes, tel que Pierre de Mériado de Savone. Dans un contrat décennal qu’il conclut avec la ville, il lui faut assurer l’entretien des fontaines et tenir une boutique de son art. La localisation de son atelier est incertaine, apparemment intra-muros, confrontant les remparts, une rue publique, une tour de l’enceinte et le cimetière Saint-Sauveur selon des actes passés entre 1512 et 1525. Ce potier, commerçant et fort actif, faisait des ouvrages en terre engobée et vernissée, mais il pratiquait aussi l’art de la faïence qu’il enseigna à Avignon. Cette connaissance de l’art des couleurs est attestée par une commande d’ogives et de carreaux azurs pour les Carmes de Manosque.

Médaillon en faïence moulée dans le style Della Robbia, Maison du Chapitre, fin XVe-début XVIe s.

À la fin de sa vie, son atelier fut loué en 1512 à Nicolas Marini et à son décès en 1517, sa veuve poursuit l’ensemble de ses activités. Nicolas Marini tient aussi un atelier dans le voisinage de celui de Nico entre 1513 et 1545. Ainsi, au début du XVIe siècle, il semble bien qu’un petit îlot artisanal se soit constitué dans la zone du cimetière Saint-Sauveur, avec la présence d’autres artisans formés à Manosque dont Laurent Borelli, probablement italien, faiseur d’écuelles de Fréjus. Il reste cependant à attribuer à l’un de ces artisans aixois ou manosquin, les séries archéologiques de bols et autres ouvrages engobés et glaçurés, si fréquents dans les contextes provençaux de cette époque. Très semblables dans leur forme comme dans les motifs incisés ou peints à la croix vert de cuivre et brun de fer, seules des analyses de pâtes en laboratoire peuvent les séparer avec certitude.
In fine, le savoir-faire italien est encore illustré sur la façade de la maison du Chapitre, mise au jour en 1987. Deux médaillons, placés de part et d’autre d’une grande fenêtre à meneaux, sont dans le style des ateliers Della Robbia du dernier tiers du XVe siècle - premiers tiers du XVIe siècle. Sur l’un, déposé au musée Lapidaire de la cathédrale Saint-Sauveur, le buste d’une figure féminine en robe bleue est bordé de feuillages en guirlandes et de fruits. Ces motifs moulés et simplifiés, pourraient avoir été importés ou imités localement par des potiers venus d’Italie.

Jarre estampillée à l’écu de France et chaîne du Saint-Esprit, Fréjus, XVIIe s. Bastide d’Aix, coll. part.

C’est sans doute encore au savoir-faire originaire de l’Italie ligure, du Piémont et de la Toscane que se rattachent, peu ou prou, les nouveaux produits livrés via le commerce international et régional, mais aussi ceux de l’industrie provençale des XVIe et XVIIe siècles. Ce succès est aussi celui d’une mode, d’un goût pour des objets de prix modeste, mais aux vernis colorés, dont les variantes les plus appréciées furent assurément les terres cuites à décor d’engobes marbrés, imitant les veines des pierres.
Du point de vue de l’archéologue, Fréjus, centre majeur de l’industrie céramique au XVIe siècle, est le premier fournisseur provençal de « terrailles », qui arrivent par bateaux dans le port de Marseille. Celui-ci redistribue dans l’arrière pays de rustiques bols, écuelles, jattes, pichets et pots de chambre, qui n’en connurent pas moins un débit considérable, même si à Aix, cette position éminente n’est pas encore démontrée. Cette gamme de produits, colorés en vert, orange et jaune, simples mais attrayants, est encore diffusée, mais en plus petit nombre au XVIIe siècle.
Conjointement, Aix a reçu des jarres estampillées de Fréjus comme de Biot, dédiées principalement à la resserre de l’huile, dont certaines encore conservées en réemploi dans les jardins de ses bastides.
À Aix, comme dans le restant de la Basse-Provence, ce sont d’abord les décors structurés à l’engobe dès le XVIe siècle, puis concomitamment avec ceux qualifiés de jaspés, peignés ou marbrés au XVIIe siècle qui font florès.

Coupe à décor d’engobes peignés, bassin de Saint-Maximin, Fouille des Thermes.

Les ateliers du bassin de Saint-Maximin, du Val de Trets, de Moustiers, puis de la vallée de l’Huveaune ont excellé dans cette veine. Les ornements réalisés au barrolet (poire permettant de dessiner à l’aide d’engobes) ou appliqués au verre de lampe et avec des matrices ovales, ne se rattachent à aucune tradition exogène connue, et doivent donc être considérés, jusqu’à preuve du contraire, comme une innovation méridionale et sans doute provençale .
En revanche, les mélanges aux effets chatoyants et précieux sont directement dans la filiation des « marmorizzatte » de Pise, tout comme l’abondance des plats et écuelles aux ornements incisés à la pointe « au clou », rehaussés de vert de cuivre et de brun de fer, est fille de la « graffita policroma », dont les fouilles ont livré et les originaux et leurs interprétations régionales.
Les sources historiques n’apportent que fort peu d’indices corroborant ce constat qui découle pour l’essentiel des données de fouille. À l’occasion cependant, quelques actes notariés font état de « terre jaspée » ou indiquent une relation sans doute privilégiée entre la capitale de la Provence et le premier centre de la vallée de l’Huveaune, Saint-Zacharie, fondation d’artisans de Moustiers dans les premières décennies du XVIIe siècle.
À la fin du XVIIe siècle encore, la dot d’Anne Gallois, femme de Barthélémy Barriere, revendeur d’Aix résidant dans la Maison du Sr Passaire place du marché, deuxième étage, énumère « Plus trois charges de terraille de St Zacarie consistant en potz platz assiettes et escuelles composée de six nombres la charge quavons estimé et apretié a neuf livres neuf sols qui est a raison de sept sols le nombre et trois livres trois solz la charche... ».

Pot de chambre à décor d’engobe appliqué et écuelle à décor d’engobe appliqué, atelier régional, Rue de Littera.

La multiplication des ateliers dans le Midi, qui indique une adaptation à un marché élargi, façonne peu à peu un vaisselier très enrichi au sein duquel les ateliers régionaux tiennent une place de premier plan. Toutes les gammes de produits sont représentées sur la place aixoise et donc logiquement dans les fouilles.
La céramique allant au feu se partage entre les marmites, toupins et poêlons de Vallauris qui devient, à partir du début du XVIe siècle et au fil du temps, le géant de l’industrie culinaire que l’on sait, aux dépens de Saint-Quentin qui figure pourtant encore dans le Tarif du maximum d’Aix de 1793 sous l’appellation Arles (point d’entrée en Provence). Celui-ci différencie neuf formes « assiettes, plats, cruche, pots dit toupins en cinq tailles, gamelles dites tian en 4 tailles, les plats en 4, usine dit pechié, pot de chambre, Beringuière ». Ce texte précieux énumère également tout ce qui peut arriver de Dieulefit, de Biot et Vallauris, regroupés sous la dénomination de leur port d’arrivée, Marseille.
En revanche, les sources sont bien moins prolixes en ce qui concerne les terres réfractaires de haute qualité, tournées par les nombreux artisans de Bédoin en Vaucluse qui fut, dès le Moyen Âge et jusqu’au XIXe siècle, un des grands centres de fabrication de poterie culinaire de la Provence, à la diffusion mal reconnue, assurément comtadine et sans doute au-delà. Quelques rebords de marmite à ressaut pourraient appartenir à ce groupe méconnu. Une « oule » noire à pâte grossière, cuite en réduction, trouvée au 8, rue de Littera, prouve l’étrange pérennité de techniques héritées du Moyen Âge, qui semblent s’être prolongées dans la pratique de certains ateliers du Haut Var, sans doute à Comps et peut-être ailleurs.

Terrine vernissée et moulée de fleurs de lys, atelier régional, Rue de Littera, XVIIe s.

Cette affirmation d’une identité provençale aux contours imprécis se fait aussi par l’adoption des faïences régionales et au chef d’un des plus glorieux centres de production français : Moustiers et ses satellites, dont le plus important est Varages. Quelques fragments témoignent de l’usage de produits plutôt communs, les plus beaux étant encore conservés en collection.
Pour l’anecdote, il convient enfin de signaler la découverte d’un très modeste tesson de « terres mêlées » d’Apt, sans doute de la fin du XVIIIe siècle, qui atteste néanmoins de la diffusion des fabriques vauclusiennes, tout comme quelques inventaires recelant des objets identifiés comme d’Apt ou du Castellet.

Si Aix fut assez chichement dotée en terme d’artisanat de la céramique, mis à part une industrie tuilière continue et relativement florissante, nous avons vu qu’elle reçut régulièrement des fabricants depuis le Moyen Âge, le plus souvent avec le soutien d’édiles soucieux d’assurer le minimum nécessaire à leurs concitoyens. Ce sont là des mentions écrites ténues qui témoignent avec une fréquence suffisante pour que l’on imagine une présence intermittente, mais néanmoins significative. Ainsi, succédant aux potiers formés à l’école de l’Italie qui ont tant œuvré dans la première moitié du XVIe siècle, François Auriol, qualifié de fabricant d’écuelles qui exerçait auparavant à Sisteron, s’installe-t-il suffisamment longtemps à Aix pour y prendre, en 1562, un apprenti. Ce professionnel était certainement doué de multiples capacités, puisqu’il était apte à la confection de banales terres cuites de table, mais aussi de tuyaux vernissés et de carreaux de faïence polychrome.

Artisan gyrovague, comme beaucoup de ses contemporains aux connaissances étendues, il poursuivit sa carrière à La Tour-d’Aigues, Pertuis, puis Digne, avant que nous ne perdions sa trace. En l’état de la recherche, il n’est plus question de potier de terre à Aix, avant les dernières décennies du XVIIe siècle. Un testament, daté de 1683 passé chez un notaire de Saint-Jean-de-Fos (Hérault), nous apprend qu’Alexandre Hugol, originaire de la ville de Lyon, était « de la ville d’Aix où il avait boutique ouverte de son mestier de potier de terre », il déclare en outre « devoir à Pol Causse, la somme de 32 livres « de son travail qu’il a fait chez luy audit Aix ». Il y a donc bien à cette époque au moins un atelier actif comptant un maître et un ouvrier, dont nous ignorons absolument ce qu’il fabriquait.
Quelques années plus tard, le registre de la Capitation de 1695, signale la présence de « Henry Longuet potier de terre veuf a quatre garçons Jean, Jacques, Joseph et Nicollas » dans « l’Isle Demeric et de Rebuffat cirurgiens » sise au « Faux Bourg des Cordelliers ».

Il est plus que probable qu’il y eut d’autres céramistes dont la présence et l’activité furent intermittentes. Claude Durbec, issu d’une famille de potier de Rians, s’est installé à Aix-en-Provence vers 1740 et y fut actif au moins jusqu’à la fin des années 1770. Considéré dans la plupart des actes comme tuilier ou « fabriquant de malons », cet homme à l’honnête aisance, avait plus d’une corde à son arc, comme nous l’apprenons à l’occasion d’une mauvaise querelle qui lui est faite en 1748 par le corps des « gipiers et maîtres maçons » qui cherchent à l’imposer sur un métier qui échappe à l’emprise de leur confrérie. Le 19 août 1748, par devant le Bureau de Police de la ville, ils exigent qu’il paye un droit de maîtrise et demande son agrégation forcée à la confrérie en ces termes : « Les prieurs du corps des Mes tailleurs de pierre, gipiers et mesme metier de cette ville ont presente requete au Bureau le 5 du Cant (courant) contre Claude Durbec et se sont presentés au Bureau et ont dit quils demandent par leur requette quil feu inibe audit Durbec de faire des tuiles et autres ouvrages a paine dune amande et de dommages et interets attandû nen a pas le droit pou netre pas maitre... ».
Sans surprise, le potier contre-attaque : « Le dit Durbec est comparû et sest raporté au fins de sa requette contraire du (blanc) du meme mois et a requis detre mis hors dinstance sur la requete desdits prieurs ».
C’est « M. Mazet Procureur du Roi » qui tranche la querelle en faveur du potier : « a dit que par les statuts des maçons il netoit du tout point parlé des tuiliers et que les status ne souffrent point déxtantion que la fonction dominante de Durbec etoit de faire de la fayence, des tuyauts pour les fontaines et des malons vernissés pour les cuves quon lavait engagé a faire une fabrique dans le territoire de cette ville pour linteret public que la fayencerie etoit un art liberal non sujet a maitrise ni a aucune sorte d’imposition que Durbec navoit aucun droit exclusif sur de tels ouvrages qu’on apporte en cette ville soit de St Zacarie de marseilles d’Auriol soit d’autres endroits et que si tous les divers fabriquans ne payoit aucun droit, Durbec ne devoit pas etre de pire condition qu’eux dont la fabrique avoit fait baisser le prix de ces differents ouvrages apportés en cette ville par lesd forains lui servant les habitans a meilleur comte au moyen de quoi il a conclud a ce que Durbec fut mis hors dinstance sur la requete desdits prieurs et quil leur fut inibé de le troubler dans le service de sa fabrique… ».

Ce document fourmille de détails concernant, outre l’approvisionnement de la cité depuis la vallée de l’Huveaune, l’organisation du marché des produits céramiques, la poursuite de la politique des consuls d’Aix qui soutiennent la présence des artisans dans le but énoncé de peser sur les coûts, la liberté complète d’exercice de ce métier et les capacités techniques de Claude Durbec tuilier, certes, mais aussi faiseur de malons, d’ « escayes » (tuiles plates) et borneaux (tuyaux) vernissés et de faïence.

Le maintien de structures de production que l’on imagine modestes, faute peut-être d’en connaître l’organisation de détail, est également avéré à l’époque contemporaine, dans un contexte général de floraison d’entreprises industrielles. Les fouilles conduites par Lucas Martin sur les terrains de l’ancienne Usine à Gaz, rue Irma-Moreau, ont ainsi mis au jour les restes d’un atelier de poterie de la première moitié du XIXe siècle, dont des pièces timbrées « Rippert Frères » nous donnent la raison sociale de ses propriétaires. Cet atelier fit l’objet en 1857 d’une autorisation qui suggère un transfert au Cours Sainte-Anne, dans la propriété de la Dame Archambault. Il est tout à fait possible, enfin, que cette installation ait été abandonnée au profit d’une implantation à Martigues, autorisée en 1866.

Des faïences d’Aix-en-Provence ?
En sus du document ci-dessus qui laisse à penser que Claude Durbec en avait la capacité et la pratique, quelques autres mentions écrites laissent également entrevoir à Aix l’existence d’une fabrication de faïence à l’époque moderne. En 1695, un rapport d’estime des fruits de la bastide d’un dénommé Pierre Bosc, a pour protagoniste principal un certain Pierre Ostat « ouvrier en vesselle de faÿence d’Aix » dont nous ne savons rien d’autre. En 1788, une fabrique semble exister ou avoir existé assez longtemps pour être identifiable dans le paysage aixois, dans l’actuel quartier de l’Arc de Meyran, près du cabaret du sieur André dit Paquet, ce qu’indique un bref rapport de police : « ... nous Auguste bertrand bourgeois de cette ville d’Aix commissaire de police capitaine de quartier, me trouvant à la promenade au quartier de Meirand au dessous de la fabrique de fayence, ayant appercû un attroupement de bourgeois ». 

Terrine vernissée et moulée de fleurs de lys, atelier régional, Rue de Littera, XVIIe s.

Bien insérée de tout temps dans le marché de la céramique régionale et les réseaux de diffusion internationaux, Aix, siège du Parlement de Provence où se regroupe toute la noblesse fieffée et de robe de la Provence, est largement ouverte aux apports étrangers et à la nouveauté, qu’il s’agisse des objets du quotidien le plus humble ou des curiosités et des trésors précieux de l’Orient fabuleux.

Objets certainement remarquables seulement connus au travers d’un acte notarié, des « potz longz et chevrettes terre de Lyon » figurant dans l’inventaire de l’apothicaire Joseph Mille en 1638, prouvent, si besoin en était, la diffusion à longue distance de belles faïences qui pour ce que l’on en sait étaient sans doute de belles maïoliques polychromes réalisées par des faïenciers italiens ou leurs immédiats successeurs dans l’ancienne capitale des Gaules.

Au rayon des fournisseurs autrefois dominants, la part de la Catalogne se fait de plus en plus discrète si l’on excepte des terres culinaires, pots vernissés assortis de couvercles, reconnus place de la Rotonde (ancien Office de Tourisme), et une splendide et clinquante parure de carreaux de faïence polychromes. En revanche, la part de la Ligurie et plus généralement de l’Italie reste conséquente.
Depuis le XVIe siècle et pendant une partie du XVIIe siècle, de la Toscane et plus spécifiquement de Montelupo proviennent quelques belles coupes en faïence polychrome.

Plat et écuelle, Albisola, Thermes et Palais Monclar.

Les ateliers de la Riviera ligure expédient encore quelques produits allant au feu (jattes et marmites), mais aussi divers types de faïences vraies et plus encore des terres vernissées très fines, d’une excellente qualité, de couleur brune, qui recevaient un décor informel, peint au noir de manganèse. Ces tessons « traceurs », que les archéologues ont dénommés « Albisola à tâches noires », sont identifiés dans la plupart des contextes aixois du XVIIIe et du début du XIXe siècle.
Le haut de gamme, aux XVIIe et XVIIIe siècles, est issu des officines de Savone et en faïence, peinte en bleu et blanc, puis traitée en polychromie, de façon toujours rapide, et explore toutes les variations du baroque au Rococo. Quelques tessons des contextes aixois (8, rue de Littera et Thermes Sextius) en donnent une pâle idée. Des inventaires les identifient également parfois, comme celui de l’apothicaire Joseph Mille en 1638 qui porte mention dans sa boutique de pots de Ligurie en terre de Savone, de la Dame de Fabri en 1653 chez laquelle se trouve douze assiettes, quatre plats et quatre bassins « terre de génes » ou chez le marquis de Joyeuse Garde à Aix en 1741, le décompte de deux bassins à figures en faïence de Gênes. Mais le gros des céramiques ligures appartient à deux grandes catégories de produits peu onéreux aux qualités intrinsèques très différentes, qui voisinent presque toujours dans la vaisselle des méridionaux de la fin du XVIIIe aux premières décennies du XIXe siècle. Il s’agit d’abord de ce que les textes nomment toujours les assiettes de Rome, confectionnées cependant à Gênes en immenses séries, dont la médiocrité de la réalisation technique – objets pesants, fragiles, à l’émail se desquamant très vite – semble cependant compensée par une position d’ersatz de la faïence provençale qui permettait le luxe inouï de manger dans du blanc pour un prix incroyablement modique.

Coupe moulée en terre rouge et engobée à l’intérieur, Rue de Littera, fin XVIIe s.

Viennent ensuite les « terrailles couleur café » ou « noires », confectionnées en masse innombrables dans les 50 à 80 ateliers d’Albisola, selon les époques, dont à l’inverse on ne saurait trop souligner la virtuosité d’exécution, la légèreté, la solidité et l’élégance des formes inspirées de l’orfèvrerie. Un admirable et énigmatique fragment de coupe à décor de mufle de lion moulé sur pâte rouge fine engobée en jaune à l’intérieur, découvert dans les fouilles de la rue de Littera, pourrait être une belle illustration de ce savoir-faire. La ressemblance confondante entre ce modèle et ceux de l’atelier de Pierre Favier, faïencier actif à Montpellier dès les années 1620, pose la question des mobilités des artisans et plus prosaïquement des copies et/ou de la circulation des moules.
Là encore, de nombreux inventaires mobiliers aixois illustrent la présence très significative de ces produits, dont les principaux sont énumérés dans le Tarif du Maximum d’Aix, daté de 1793.

Les faïences et pipes de Hollande constituent une nouveauté dans l’aire de chalandise de la Provence des XVIIe et XVIIIe siècles. Le grand commerce maritime amène jusque dans les riches demeures aixoises quelques belles pièces de Delft dans le goût de la Chine, surtout au XVIIIe siècle, et des pipes de Gouda blanches arrivent par millions à Marseille avant d’être distribuées dans toutes les couches de la société, jusqu’aux plus humbles, attachés aux ivresses du pétun. Quelques fragments de tuyaux brisés en sont de modestes témoignages (ancien Office de Tourisme).
Mais les Aixois, comme tous les provençaux ayant accès aux marchandises du monde entier livrées par le négoce marseillais, adornent leurs intérieurs et leurs tables d’objets, chargés de tous les fantasmes des Orients ; le Levant méditerranéen au premier chef, qui est l’arrière cour des marseillais depuis les « Capitulations » conclues entre la Sublime Porte et la France vers 1536, et bien plus mystérieux et lointains, la Chine et le Japon, avec lesquels pourtant ne se fait aucun commerce direct. Les fouilles n’ont pas livré pour l’instant de céramiques venant du monde ottoman. Cependant, quelques mentions écrites attestent leur présence assez anciennement d’ailleurs, comme au moins une aiguière de Constantinople chez l’apothicaire Joseph Mille, en 1637.
Mais ce sont les porcelaines de l’Extrême Orient qui représentent sans doute le mieux la part d’un rêve devenu somme toute assez commun, surtout au XVIIIe siècle, au cours duquel ces produits apparaissent très répandus chez de simples particuliers comme dans les plus nobles demeures, à ce paradoxe près qu’ils sont quasi absents des fouilles – à quelques fragments près – sans doute en raison d’un souci de transmission qui les voit encore aujourd’hui conservées en collection familiale ou disponibles sur le marché des antiquités.
Les porcelaines, des plus communes aux plus précieuses, sont pourtant très fréquemment mentionnées dans les actes notariés, et la litanie des citations constituerait un étonnant inventaire à la Prévert. Cela va de quelques pièces, comme six assiettes en porcelaine chez le marchand confiseur Jean Jaubert d’Aix en 1748, à des ensembles plus ostentatoires, comme en 1731 chez le conseiller de Lambert où sont citées sept pièces de porcelaines hautes en garniture de cheminée. Il y en a à ne plus savoir où donner du regard chez le président de Coriolis à Aix, en 1712. On dénombre ainsi dans son « cabinet sur les consoles » plus d’une centaine de tasses, jattes, pots, gobelets, urnes et autres dont « quatorze petites tasses en urnes de couleurs peintes avec leur garnitures et pied bois doré » et encore « deux cornets avec leurs couverts bois doré » qui viennent de Chine pour la plupart, mais aussi du Japon. Monsieur de la Joyeuse Garde, en 1741, expose dans sa maison du cours d’Aix des urnes en porcelaine de Chine avec leur couvercle, ainsi qu’une jatte en porcelaine bleue avec son pied d’argent doré. S’y ajoutent chez le président De Coriolis et monsieur de la Joyeuse Garde, des figurines de lions ou de femmes, des pagodes purement décoratives, de nombreuses pièces blanches, couleur de biche, de café décorées de fleurs de diverses couleurs et d’or. Il est à noter que les manufactures européennes nées de volontés royales d’imiter l’Empire du Milieu sont aussi représentées, et que chez certains de ces mêmes aristocrates aixois figurent aussi des porcelaines issues des fabriques de Saxe ou de Saint-Cloud comme chez monsieur de Larmillière en 1762.

Les mentions de céramiques dites en terre de Bougie (Bugeya, Bugia) ou de Bégier, présentes dans des inventaires mobiliers après décès ou dans les comptes et tarifs de péages provençaux et ligures, restent à ce jour, énigmatiques. Il n’en demeure pas moins qu’elles figurent chez des gens aisés et évoquent de la belle vaisselle, venue de Bougie (Bejaïa) dans ce qu’il est convenu d’appeler alors la Barbarie. Les liens commerciaux avec Marseille en sont bien connus depuis le XIIIe s. jusqu’au XVe s. où le Foundouk des marseillais à Bougie est un lieu très actif. Cette céramique, identifiée clairement par les notaires, est signalée plusieurs fois à Aix, en 1436 dans l’inventaire de tutelle pour les enfants de Plantalion de Molin, en 1460, à Puyricard après le décès de Noble Jean Bonilis, ou en 1504 dans l’inventaire des biens d’Antoine de Rive. Le pichet que possède Louis Audibert, plâtrier d’Aix en 1458, est un objet de prix rangé dans une caisse fermant à clef ; la tasse d’Antoine de Rive, boulanger ou les trois pots de Pierre Basilhe en 1500, sont signalés comme des œuvres de qualité. Mais à quelles trouvailles archéologiques correspondent ces ouvrages ? S’agit-il de céramiques à lustre métallique d’origine espagnole ayant transité par Bougie ou d’une appellation générique recouvrant des réalités orientales ? Il n’en demeure pas moins, que ces mentions perdurent jusqu’au XVIIe siècle et qu’un prêtre aixois, Louis Trouihas, en 1648, compte parmi ses meubles « un grand plat de terre de constantinople apelle begier » et « ung pot de terre de pize appelle begier » !