Si Aix fut assez chichement dotée en terme d’artisanat de la céramique, mis à part une industrie tuilière continue et relativement florissante, nous avons vu qu’elle reçut régulièrement des fabricants depuis le Moyen Âge, le plus souvent avec le soutien d’édiles soucieux d’assurer le minimum nécessaire à leurs concitoyens. Ce sont là des mentions écrites ténues qui témoignent avec une fréquence suffisante pour que l’on imagine une présence intermittente, mais néanmoins significative. Ainsi, succédant aux potiers formés à l’école de l’Italie qui ont tant œuvré dans la première moitié du XVIe siècle, François Auriol, qualifié de fabricant d’écuelles qui exerçait auparavant à Sisteron, s’installe-t-il suffisamment longtemps à Aix pour y prendre, en 1562, un apprenti. Ce professionnel était certainement doué de multiples capacités, puisqu’il était apte à la confection de banales terres cuites de table, mais aussi de tuyaux vernissés et de carreaux de faïence polychrome.
Artisan gyrovague, comme beaucoup de ses contemporains aux connaissances étendues, il poursuivit sa carrière à La Tour-d’Aigues, Pertuis, puis Digne, avant que nous ne perdions sa trace. En l’état de la recherche, il n’est plus question de potier de terre à Aix, avant les dernières décennies du XVIIe siècle. Un testament, daté de 1683 passé chez un notaire de Saint-Jean-de-Fos (Hérault), nous apprend qu’Alexandre Hugol, originaire de la ville de Lyon, était « de la ville d’Aix où il avait boutique ouverte de son mestier de potier de terre », il déclare en outre « devoir à Pol Causse, la somme de 32 livres « de son travail qu’il a fait chez luy audit Aix ». Il y a donc bien à cette époque au moins un atelier actif comptant un maître et un ouvrier, dont nous ignorons absolument ce qu’il fabriquait.
Quelques années plus tard, le registre de la Capitation de 1695, signale la présence de « Henry Longuet potier de terre veuf a quatre garçons Jean, Jacques, Joseph et Nicollas » dans « l’Isle Demeric et de Rebuffat cirurgiens » sise au « Faux Bourg des Cordelliers ».
Il est plus que probable qu’il y eut d’autres céramistes dont la présence et l’activité furent intermittentes. Claude Durbec, issu d’une famille de potier de Rians, s’est installé à Aix-en-Provence vers 1740 et y fut actif au moins jusqu’à la fin des années 1770. Considéré dans la plupart des actes comme tuilier ou « fabriquant de malons », cet homme à l’honnête aisance, avait plus d’une corde à son arc, comme nous l’apprenons à l’occasion d’une mauvaise querelle qui lui est faite en 1748 par le corps des « gipiers et maîtres maçons » qui cherchent à l’imposer sur un métier qui échappe à l’emprise de leur confrérie. Le 19 août 1748, par devant le Bureau de Police de la ville, ils exigent qu’il paye un droit de maîtrise et demande son agrégation forcée à la confrérie en ces termes : « Les prieurs du corps des Mes tailleurs de pierre, gipiers et mesme metier de cette ville ont presente requete au Bureau le 5 du Cant (courant) contre Claude Durbec et se sont presentés au Bureau et ont dit quils demandent par leur requette quil feu inibe audit Durbec de faire des tuiles et autres ouvrages a paine dune amande et de dommages et interets attandû nen a pas le droit pou netre pas maitre... ».
Sans surprise, le potier contre-attaque : « Le dit Durbec est comparû et sest raporté au fins de sa requette contraire du (blanc) du meme mois et a requis detre mis hors dinstance sur la requete desdits prieurs ».
C’est « M. Mazet Procureur du Roi » qui tranche la querelle en faveur du potier : « a dit que par les statuts des maçons il netoit du tout point parlé des tuiliers et que les status ne souffrent point déxtantion que la fonction dominante de Durbec etoit de faire de la fayence, des tuyauts pour les fontaines et des malons vernissés pour les cuves quon lavait engagé a faire une fabrique dans le territoire de cette ville pour linteret public que la fayencerie etoit un art liberal non sujet a maitrise ni a aucune sorte d’imposition que Durbec navoit aucun droit exclusif sur de tels ouvrages qu’on apporte en cette ville soit de St Zacarie de marseilles d’Auriol soit d’autres endroits et que si tous les divers fabriquans ne payoit aucun droit, Durbec ne devoit pas etre de pire condition qu’eux dont la fabrique avoit fait baisser le prix de ces differents ouvrages apportés en cette ville par lesd forains lui servant les habitans a meilleur comte au moyen de quoi il a conclud a ce que Durbec fut mis hors dinstance sur la requete desdits prieurs et quil leur fut inibé de le troubler dans le service de sa fabrique… ».
Ce document fourmille de détails concernant, outre l’approvisionnement de la cité depuis la vallée de l’Huveaune, l’organisation du marché des produits céramiques, la poursuite de la politique des consuls d’Aix qui soutiennent la présence des artisans dans le but énoncé de peser sur les coûts, la liberté complète d’exercice de ce métier et les capacités techniques de Claude Durbec tuilier, certes, mais aussi faiseur de malons, d’ « escayes » (tuiles plates) et borneaux (tuyaux) vernissés et de faïence.
Le maintien de structures de production que l’on imagine modestes, faute peut-être d’en connaître l’organisation de détail, est également avéré à l’époque contemporaine, dans un contexte général de floraison d’entreprises industrielles. Les fouilles conduites par Lucas Martin sur les terrains de l’ancienne Usine à Gaz, rue Irma-Moreau, ont ainsi mis au jour les restes d’un atelier de poterie de la première moitié du XIXe siècle, dont des pièces timbrées « Rippert Frères » nous donnent la raison sociale de ses propriétaires. Cet atelier fit l’objet en 1857 d’une autorisation qui suggère un transfert au Cours Sainte-Anne, dans la propriété de la Dame Archambault. Il est tout à fait possible, enfin, que cette installation ait été abandonnée au profit d’une implantation à Martigues, autorisée en 1866.
Des faïences d’Aix-en-Provence ?
En sus du document ci-dessus qui laisse à penser que Claude Durbec en avait la capacité et la pratique, quelques autres mentions écrites laissent également entrevoir à Aix l’existence d’une fabrication de faïence à l’époque moderne. En 1695, un rapport d’estime des fruits de la bastide d’un dénommé Pierre Bosc, a pour protagoniste principal un certain Pierre Ostat « ouvrier en vesselle de faÿence d’Aix » dont nous ne savons rien d’autre. En 1788, une fabrique semble exister ou avoir existé assez longtemps pour être identifiable dans le paysage aixois, dans l’actuel quartier de l’Arc de Meyran, près du cabaret du sieur André dit Paquet, ce qu’indique un bref rapport de police : « ... nous Auguste bertrand bourgeois de cette ville d’Aix commissaire de police capitaine de quartier, me trouvant à la promenade au quartier de Meirand au dessous de la fabrique de fayence, ayant appercû un attroupement de bourgeois ».