
- Terrine vernissée et moulée de fleurs de lys, atelier régional, Rue de Littera, XVIIe s.
Bien insérée de tout temps dans le marché de la céramique régionale et les réseaux de diffusion internationaux, Aix, siège du Parlement de Provence où se regroupe toute la noblesse fieffée et de robe de la Provence, est largement ouverte aux apports étrangers et à la nouveauté, qu’il s’agisse des objets du quotidien le plus humble ou des curiosités et des trésors précieux de l’Orient fabuleux.
Objets certainement remarquables seulement connus au travers d’un acte notarié, des « potz longz et chevrettes terre de Lyon » figurant dans l’inventaire de l’apothicaire Joseph Mille en 1638, prouvent, si besoin en était, la diffusion à longue distance de belles faïences qui pour ce que l’on en sait étaient sans doute de belles maïoliques polychromes réalisées par des faïenciers italiens ou leurs immédiats successeurs dans l’ancienne capitale des Gaules.
Au rayon des fournisseurs autrefois dominants, la part de la Catalogne se fait de plus en plus discrète si l’on excepte des terres culinaires, pots vernissés assortis de couvercles, reconnus place de la Rotonde (ancien Office de Tourisme), et une splendide et clinquante parure de carreaux de faïence polychromes. En revanche, la part de la Ligurie et plus généralement de l’Italie reste conséquente.
Depuis le XVIe siècle et pendant une partie du XVIIe siècle, de la Toscane et plus spécifiquement de Montelupo proviennent quelques belles coupes en faïence polychrome.

- Plat et écuelle, Albisola, Thermes et Palais Monclar.
Les ateliers de la Riviera ligure expédient encore quelques produits allant au feu (jattes et marmites), mais aussi divers types de faïences vraies et plus encore des terres vernissées très fines, d’une excellente qualité, de couleur brune, qui recevaient un décor informel, peint au noir de manganèse. Ces tessons « traceurs », que les archéologues ont dénommés « Albisola à tâches noires », sont identifiés dans la plupart des contextes aixois du XVIIIe et du début du XIXe siècle.
Le haut de gamme, aux XVIIe et XVIIIe siècles, est issu des officines de Savone et en faïence, peinte en bleu et blanc, puis traitée en polychromie, de façon toujours rapide, et explore toutes les variations du baroque au Rococo. Quelques tessons des contextes aixois (8, rue de Littera et Thermes Sextius) en donnent une pâle idée. Des inventaires les identifient également parfois, comme celui de l’apothicaire Joseph Mille en 1638 qui porte mention dans sa boutique de pots de Ligurie en terre de Savone, de la Dame de Fabri en 1653 chez laquelle se trouve douze assiettes, quatre plats et quatre bassins « terre de génes » ou chez le marquis de Joyeuse Garde à Aix en 1741, le décompte de deux bassins à figures en faïence de Gênes. Mais le gros des céramiques ligures appartient à deux grandes catégories de produits peu onéreux aux qualités intrinsèques très différentes, qui voisinent presque toujours dans la vaisselle des méridionaux de la fin du XVIIIe aux premières décennies du XIXe siècle. Il s’agit d’abord de ce que les textes nomment toujours les assiettes de Rome, confectionnées cependant à Gênes en immenses séries, dont la médiocrité de la réalisation technique – objets pesants, fragiles, à l’émail se desquamant très vite – semble cependant compensée par une position d’ersatz de la faïence provençale qui permettait le luxe inouï de manger dans du blanc pour un prix incroyablement modique.

- Coupe moulée en terre rouge et engobée à l’intérieur, Rue de Littera, fin XVIIe s.
Viennent ensuite les « terrailles couleur café » ou « noires », confectionnées en masse innombrables dans les 50 à 80 ateliers d’Albisola, selon les époques, dont à l’inverse on ne saurait trop souligner la virtuosité d’exécution, la légèreté, la solidité et l’élégance des formes inspirées de l’orfèvrerie. Un admirable et énigmatique fragment de coupe à décor de mufle de lion moulé sur pâte rouge fine engobée en jaune à l’intérieur, découvert dans les fouilles de la rue de Littera, pourrait être une belle illustration de ce savoir-faire. La ressemblance confondante entre ce modèle et ceux de l’atelier de Pierre Favier, faïencier actif à Montpellier dès les années 1620, pose la question des mobilités des artisans et plus prosaïquement des copies et/ou de la circulation des moules.
Là encore, de nombreux inventaires mobiliers aixois illustrent la présence très significative de ces produits, dont les principaux sont énumérés dans le Tarif du Maximum d’Aix, daté de 1793.
Les faïences et pipes de Hollande constituent une nouveauté dans l’aire de chalandise de la Provence des XVIIe et XVIIIe siècles. Le grand commerce maritime amène jusque dans les riches demeures aixoises quelques belles pièces de Delft dans le goût de la Chine, surtout au XVIIIe siècle, et des pipes de Gouda blanches arrivent par millions à Marseille avant d’être distribuées dans toutes les couches de la société, jusqu’aux plus humbles, attachés aux ivresses du pétun. Quelques fragments de tuyaux brisés en sont de modestes témoignages (ancien Office de Tourisme).
Mais les Aixois, comme tous les provençaux ayant accès aux marchandises du monde entier livrées par le négoce marseillais, adornent leurs intérieurs et leurs tables d’objets, chargés de tous les fantasmes des Orients ; le Levant méditerranéen au premier chef, qui est l’arrière cour des marseillais depuis les « Capitulations » conclues entre la Sublime Porte et la France vers 1536, et bien plus mystérieux et lointains, la Chine et le Japon, avec lesquels pourtant ne se fait aucun commerce direct. Les fouilles n’ont pas livré pour l’instant de céramiques venant du monde ottoman. Cependant, quelques mentions écrites attestent leur présence assez anciennement d’ailleurs, comme au moins une aiguière de Constantinople chez l’apothicaire Joseph Mille, en 1637.
Mais ce sont les porcelaines de l’Extrême Orient qui représentent sans doute le mieux la part d’un rêve devenu somme toute assez commun, surtout au XVIIIe siècle, au cours duquel ces produits apparaissent très répandus chez de simples particuliers comme dans les plus nobles demeures, à ce paradoxe près qu’ils sont quasi absents des fouilles – à quelques fragments près – sans doute en raison d’un souci de transmission qui les voit encore aujourd’hui conservées en collection familiale ou disponibles sur le marché des antiquités.
Les porcelaines, des plus communes aux plus précieuses, sont pourtant très fréquemment mentionnées dans les actes notariés, et la litanie des citations constituerait un étonnant inventaire à la Prévert. Cela va de quelques pièces, comme six assiettes en porcelaine chez le marchand confiseur Jean Jaubert d’Aix en 1748, à des ensembles plus ostentatoires, comme en 1731 chez le conseiller de Lambert où sont citées sept pièces de porcelaines hautes en garniture de cheminée. Il y en a à ne plus savoir où donner du regard chez le président de Coriolis à Aix, en 1712. On dénombre ainsi dans son « cabinet sur les consoles » plus d’une centaine de tasses, jattes, pots, gobelets, urnes et autres dont « quatorze petites tasses en urnes de couleurs peintes avec leur garnitures et pied bois doré » et encore « deux cornets avec leurs couverts bois doré » qui viennent de Chine pour la plupart, mais aussi du Japon. Monsieur de la Joyeuse Garde, en 1741, expose dans sa maison du cours d’Aix des urnes en porcelaine de Chine avec leur couvercle, ainsi qu’une jatte en porcelaine bleue avec son pied d’argent doré. S’y ajoutent chez le président De Coriolis et monsieur de la Joyeuse Garde, des figurines de lions ou de femmes, des pagodes purement décoratives, de nombreuses pièces blanches, couleur de biche, de café décorées de fleurs de diverses couleurs et d’or. Il est à noter que les manufactures européennes nées de volontés royales d’imiter l’Empire du Milieu sont aussi représentées, et que chez certains de ces mêmes aristocrates aixois figurent aussi des porcelaines issues des fabriques de Saxe ou de Saint-Cloud comme chez monsieur de Larmillière en 1762.