Il est difficile de dire à quel moment Aix est entrée dans le réseau des Églises de Provence. Elle possédait certainement un évêque en 408, quand un général romain proclamé empereur par ses troupes, Constantin III, installa à sa place l’un de ses familiers, Lazarus, malgré l’opposition déterminée des Aixois qui les conduisit presque jusqu’à l’émeute. Mais la création de l’Église d’Aix était sûrement antérieure d’une dizaine d’années au moins. En font foi les débats d’un concile tenu à Turin, en 398 sans doute, au cours duquel les évêques de Narbonnaise Seconde ont manifesté leur désir de dépendre du métropolitain (titre donné alors à un archevêque) qui résidait au chef-lieu de la province, et non de l’évêque de Marseille, Proculus, qui prétendait les régenter au motif que « leurs Églises ou bien avaient été ses paroisses ou avaient eu des évêques ordonnés par lui ». Les Pères du concile leur donnèrent raison sur le fond, mais ils conservèrent au Marseillais ses fonctions à titre viager, ce qui marque la difficulté qu’avait alors l’Église d’Aix à asseoir sa primatie.
Est-ce parce qu’elle était encore jeune ? Sans doute, car on croira volontiers avec Jean-Rémi Palanque qu’elle est née dans le dernier quart du IVe siècle, en même temps ou peu après qu’Aix est redevenue capitale de Narbonnaise Seconde. Pour autant, lui attribuer vers 375 un évêque du nom de Maximinus, comme l’a proposé le même historien, est une hypothèse gratuite qui tente de sauvegarder tant bien que mal le souvenir de Maximin, le mythique fondateur de l’Église d’Aix au Ier siècle selon les « légendes apostoliques » qui ont fleuri en Provence au Moyen Âge.
L’accession d’Aix au rang d’Église métropolitaine a certainement conduit en tout cas à la construction d’une cathédrale au sein de la ville. Celle-ci est d’ailleurs implicitement mentionnée dès l’orée du Ve siècle par une lettre de l’évêque de Rome, Zosime, qui dénonce et condamne l’usurpation de Lazarus en 408 : lorsque ce dernier « fit irruption dans le sanctuaire », écrit-il en effet, « le defensor civitatis qui s’opposait à lui fut frappé et peu s’en fallut que soit aspergé du sang d’un innocent le trône épiscopal. ».
Sa localisation n’est malheureusement pas précisée dans ce récit, et la seule certitude à ce propos est qu’elle n’était pas à l’emplacement de la cathédrale actuelle où s’élevait alors le forum adjectum de la cité. Certains l’imaginent à proximité plus ou moins immédiate – ce qui est pure hypothèse –, d’autres à l’emplacement de Notre-Dame de la Seds en raison de son toponyme, Notre-Dame du Siège (épiscopal) et de l’existence à proximité, jusqu’au Moyen Âge tardif, d’une résidence archiépiscopale. Sans apporter la confirmation de cette seconde hypothèse – il aurait fallu pour cela pouvoir fouiller sous l’église – les recherches de la dernière décennie dans l’enclos de la Seds lui fournissent un regain de crédit, car l’habitat très dense qui a colonisé, dès le milieu du Ve siècle, la cavea du théâtre antique peut devoir son implantation à la proximité du siège épiscopal qui n’a pas tardé cependant à être transféré sur son site actuel.
Les fouilles conduites dans la cathédrale Saint-Sauveur entre 1976 et 1984 ont, en effet, retrouvé trace de ce nouveau groupe épiscopal, qui fait figure de « pendant » de Notre-Dame de la Seds à l’autre extrémité de la ville et participe de ce glissement des groupes épiscopaux vers le centre civique dont Arles offre en Provence un autre exemple plus tardif. Il ne s’agit pas, en effet, ici, d’un établissement carolingien, mais d’une création du tournant des années 500 comme l’ont montré les données stratigraphiques. Il faut donc en attribuer l’initiative à l’évêque Basilius, sûrement attesté entre 475 et 494, mais qui a siégé quarante ans selon sa probable épitaphe remployée dans le cloître roman. Ce prélat qui jouissait d’un poids politique certain – il s’était fait remarquer par la part qu’il avait prise lors de délicates négociations entre l’Empire et les Wisigoths en 475 –, a conçu un programme architectural dont la mise en œuvre a assurément constitué une étape marquante dans la vie religieuse de la cité.
Elle a d’abord nécessité l’éradication d’un ensemble monumental important du Haut-Empire – le forum secondaire et l’édifice qui le dominait au nord – dont la radicalité a certainement requis l’autorisation de l’ordo municipal et lui confère une valeur symbolique certaine : le remplacement d’un état ancien par un monde nouveau. Le projet présente d’autre part une ampleur que l’on devine assez considérable, même si les recherches n’ont touché que des parties congrues des édifices alors élevés.

- Vestiges du baptistère du début du VIe siècle
De la cathédrale proprement dite n’ont donc été observées que quelques dispositions reprises dans les reconstructions médiévales, qui ont suggéré à Paul-Albert Février qu’elle pouvait avoir été un édifice double. Cela reste cependant à démontrer, d’autant que les récentes recherches de Michel Fixot dans la cathédrale de Fréjus, autre possible édifice double selon P.-A. Février, ont montré qu’en ce cas, la nef nord résultait d’une adjonction et non du projet initial. On connaît aussi, auprès de la cathédrale, plusieurs annexes nécessaires à la vie de la communauté chrétienne, dont des thermes qui permettent de mesurer la place que tenaient les locaux de service, dans le rituel liturgique ou la vie quotidienne.
L’élément le plus notable, car le mieux conservé, du groupe épiscopal du VIe siècle est, toutefois, le baptistère dont le plan (un octogone inscrit dans un carré de 14 m de côté) répond à la typologie de la plupart des autres baptistères de Provence – Marseille, Riez et Fréjus – qui lui sont antérieurs (454 et 455). Sa fouille intégrale a permis d’en reconnaître les dispositions et l’évolution architecturale. Encadrée par un stylobate de plan carré, la piscine octogonale était plaquée de marbre et alimentée en eau courante. Par ses dimensions – 200 m² –, très supérieures à celles des baptistères de Fréjus ou Riez, villes suffragantes de l’Église d’Aix-en-Provence, cette dernière a sans doute voulu affirmer ici son statut de métropole.

- Le baptistère du groupe épiscopal du VIe siècle, aujourd’hui
À quoi il faut ajouter, comme on l’a dit, la possible, voire probable installation d’une résidence épiscopale dans l’îlot d’habitation installé sur l’autre rive du cardo qui longeait les édifices de culte et leurs annexes. L’hypothèse est d’autant plus vraisemblable que les recherches récentes de Françoise Paone auprès de la cathédrale de Marseille ont montré que, dans cette ville, le palais épiscopal antique était également séparé du groupe cathédral par une rue.
À retenir cette restitution, le programme de Basilius n’aurait pas seulement annihilé le forum adjectum de la cité, mais profondément remodelé aussi une bonne part du quartier situé entre le cardo maximus et l’enceinte, afin de le transformer en un quartier épiscopal, ce qui donne la mesure de la maîtrise que l’Église avait acquise au VIe siècle sur la topographie aixoise qui en est restée marquée à jamais. Car c’est autour du groupe cathédral, comme du palais comtal installé au haut Moyen Âge sur la porte d’Italie, qu’Aix est renée à l’époque romane, puis s’est développée autour de ces noyaux, débordant ainsi très largement, au sud et au sud-est, les limites de l’enceinte antique à l’intérieur de laquelle l’essentiel de l’espace est resté dévolu jusqu’au XIXe siècle à ces « clos » qui donnent son charme au paysage, mi rural, mi urbain, du Plassans d’Emile Zola, qui doit tant à l’Aix de sa jeunesse.
