La ville à l’oeuvre : cartographies d’un quartier

Situé aux pieds des remparts occidentaux de la ville, dans sa première ceinture périphérique, le secteur Sextius-Mirabeau / Cordeliers n’a pas échappé aux levées des cartographes qui, depuis François de Belleforest (1573-1575), ont représenté la capitale de la Provence. Parfois oblitéré par un cartouche ou une légende (plans Maretz 1623, Devoux 1741 et 1762), ce quartier aujourd’hui très urbanisé, reste ainsi bien documenté par cette iconographie riche qui, sur quelque deux siècles et demi jusqu’à l’établissement du premier cadastre figuré en 1828 (dit napoléonien), en a enregistré les principales évolutions. La cartographie permet ici de rectifier l’image partielle livrée par l’archéologie qui, si elle a largement exploré ce secteur au fil des opérations de la ZAC, en a mieux appréhendé les occupations antérieures au Moyen Âge, et les aménagements plus récents qui l’ont amené au seuil de l’ère industrielle. Elle permet également de sortir des limites imposées par la fouille et d’élargir le point de vue pour saisir, dans son ensemble, les dynamiques à l’origine de la constitution d’un quartier.

Plan de François Belleforest (1575-1575)

Point de départ de cette évocation, le plan de Belleforest montre que le découpage des rues et chemins est déjà bien en place en 1575. On suit, en effet, parfaitement le dessin de l’avenue Napoléon-Bonaparte et, dans son prolongement, le cours de la République (chemin d’Avignon), sur lesquels débouchent la traverse de l’Aigle-d’Or, le chemin du Petit-Barthélémy dont les fouilles ont démontré l’origine antique, et la traverse du Bras-d’Or. Immédiatement au nord, l’axe du cours Sextius existe déjà, ainsi que les rues Van-Loo, Célony et de la Paix, autour desquelles s’organise le faubourg des Gypières ou des Cordeliers. Ce système n’évoluera qu’à la fin du XVIIIe siècle, avec la création du cours des Belges et de la place de la Rotonde, et l’alignement de certains axes de pénétration du corps de ville (cours de la République, avenue Bonaparte).
En dépit de sa proximité avec la ville, ce secteur ainsi desservi reste durant tout l’Ancien Régime, un quartier à prédominance rurale, dévolu aux jardins, vergers, clos, ferrages et aux prés. Haies végétales, clôtures de bois ou murets y délimitent des espaces de cultures vivrières et des pâtures, associés à des cabanons agricoles et à un habitat encore très lâche à la fin du XVIe s. qui se densifie par la suite. Plusieurs aires de battages y sont attestées, sur toute la période considérée, notamment au Pré Bataillé ; des aires communales dites de Saint-Roch, fouillées en 1986, sont encore aménagées entre 1770 et 1780, sur une surface d’environ 8 000 m², le long de la rue Irma-Moreau.

Vue d’Aix - Par Pierre Aveline le Vieux d’après celle de Boisseau (Début XVIIIe)

Les plans anciens renvoient également l’image d’un quartier marqué, au nord, par l’artisanat qui trouvait sans doute dans la proximité de la ville, l’avantage de débouchés commerciaux. Belleforest y pointe une tuilerie au niveau de l’actuelle rue du 11-Novembre et relève plus en amont, au sud de la rue Célony, le « fauxbourg des gipieres » encore représenté chez Boisseau en 1646, où sont signalées, dès le XVe siècle, la plupart des « forges » pour la fabrique du plâtre et où, la capitation de 1695 enregistre de nombreux fabricants de plâtre, de fours à chaux et de salpêtre. Zone de passage, abordée par les grandes routes d’Avignon et de Sisteron, au nord, et de Marseille, au sud, ce faubourg artisanal compte plusieurs auberges dès le XVe siècle, dont certaines enseignes, telles le Bras d’or et l’Aigle d’or, ont même marqué la toponymie du quartier. Désigné chez Maretz (1623) sous l’appellation de faubourg des Cordeliers, il s’est alors étoffé, depuis le relevé de Belleforest, de quelques maisons organisées le long des voies. Son dynamisme économique se confirme, en 1670, avec l’ouverture du futur cours Sextius destiné à établir un champ de foire, tandis que le lotissement de la rive occidentale du cours, sur les plans de Louis Cundier, intervient en 1678. Au début du XVIIIe siècle, la chapelle Saint-Jean-Baptiste, fondée en 1685, est érigée en paroisse pour le faubourg des Cordeliers.

Plan de Louis Cundier 1680 (1=Faubourg des Cordeliers 2= Jeu de mail)

Au sud du faubourg des Cordeliers, le secteur garde longtemps sa vocation rurale. Le quartier au nom éloquent de Villeverte, lui aussi largement dévolu aux cultures à la fin du XVIe siècle, intègre le corps de ville sur une initiative privée de lotissement en 1605. Au-delà, dans la zone concernée par la ZAC Sextius-Mirabeau, le recul de l’espace agricole reste très limité et se fait au profit de la création d’infrastructures collectives. Bien communal de longue date, le Pré Bataillé apparaît dans les différentes représentations d’Aix, comme un terrain accidenté. Ces plans, ainsi qu’un bail concédé en 1369 par la communauté à plusieurs particuliers, confirment ici l’emprise importante des terres incultes et des pâtures que côtoyaient des aires de battage attestées au début du XVe siècle. Situé non loin des portes de la ville, le Pré Bataillier reçoit, dès avant la fin du XVIe siècle, les fourches patibulaires de la communauté. Belleforest y représente un premier gibet sur un léger relief, à proximité du débouché actuel du cours Sextius ; il figure encore au XVIIe siècle, en marge des vues de Boisseau et de Pierre Aveline. Les seconds, plus au sud, doivent être localisés à Montperrin. Ici comme ailleurs, l’implantation classique de ces potences sur des éminences remarquables, à un carrefour de grandes voies, trahit, par la volonté patente d’exhiber les suppliciés en exemple, la charge coercitive placée dans la peine infligée.
La large allée d’un jeu de mail ou palamard, représentée sur les plans de Louis Cundier (1680), est aménagée vers 1611 à l’emplacement des fourches, en une position tangente à la traverse du Bras-d’Or. Enfin, à la fin du XVIIe siècle, la communauté installe, toujours dans le même secteur, entre le cours de la République, le chemin du Petit-Barthélémy et la traverse du Bras-d’Or, un complexe de trois glacières pour l’approvisionnement de la population ; deux de ces structures, représentées par Vallon en 1721 et par Devoux en 1753, ont été fouillées en 1996.

Plan de Esprit Devoux 1753

Le bâti se densifie, enfin, dans ce secteur qui offrait encore aux portes de la ville, de vastes espaces libres, avec la multiplication des fondations religieuses. En 1634, les Chartreux sont les premiers à s’établir à l’ouest du faubourg des Cordeliers, suivis en 1647 par les Carmes Déchaussés dont les fondations du couvent construit en 1671 ont été retrouvées en 2004, à l’ouest de la Rotonde. La construction d’une chapelle sous le vocable de Saint-Roch, au débouché de la rue Irma-Moreau, fait suite à la peste de 1720.

Restitution établie sur la base du plan cadastral de 1828

Ultime représentation avant que l’industrialisation ne s’empare du quartier pour en transformer radicalement le faciès, le plan du cadastre napoléonien, dressé en 1828, est également le premier enregistrement précis des modes d’occupation des sols. En dépit des alignements de voirie du siècle précédent et des démantèlements révolutionnaires de la plupart des établissements religieux, le secteur garde, en 1828 encore, certains traits de ces occupations antérieures.

L’habitat dans le faubourg des Cordeliers a investi les bâtiments laissés vacants par les Chartreux, plus à l’ouest ; il se développe discrètement sur la rive sud de la traverse de l’Aigle-d’Or (rue Irma-Moreau). Aux abords des glacières communales encore en usage, et, plus au sud, le long de l’actuelle rue Gustave-Desplaces, les habitations en enfilade sont toutes dotées d’un jardin d’agrément à l’arrière, sans toutefois faire basculer dans l’urbanisation ce qui deviendra le quartier Sextius-Mirabeau qui garde une forte prédominance agricole. Aires de battages, terres de labour, pâtures, vignes, oliviers, plantations de mûriers, jardins fruitiers et potagers, y sont toujours associés à une habitation. À moins de 400 m des murs de la ville, au-delà de cette première ceinture à l’occupation très morcelée, les terres labourables, vignes, oliveraies, plantations d’amandiers et pâtures, s’organisent en domaines polyculturaux autour de bastides dotées d’aires à battre le grain, portant le nom de leur propriétaire. Sur les reliefs de Montperrin (la bastide de Perrin), autour du chemin du Petit-Barthélémy, domine l’arboriculture fruitière avec une concentration de vignes en oullières, associées à des oliviers et des amandiers.
Ainsi en 1829, le quartier et sa mise en valeur gardent-ils encore l’héritage de l’Ancien Régime, jusque dans la toponymie des voies qui, en dépit de l’ouverture de nouveaux axes, n’a pas intégré les noms commémoratifs et reste toujours très marquée par les dénominations antérieures.

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