Entretien avec Florence Hilaire, directrice de Cerema Méditerranée

Archive

Publié dans Actualités - Explorer cette rubrique

Entretien avec Florence Hilaire, directrice du Cerema Méditerranée

Le Cerema Méditerranée, qui fête en 2018 ses 50 ans de présence sur le site d’Aix-en-Provence (pôle d’activité), est l’une des implantations territoriale du Cerema, établissement public d’étude et d’expertise dans les domaines des risques, de l’environnement, de la mobilité et de l’aménagement.

- Quelles sont les problématiques de mobilité que les grandes villes doivent résoudre aujourd’hui ?

Les cœurs des grandes villes sont confrontés en premier lieu à ces problématiques, c’est là que se concentrent les encombrements, les nuisances sonores, les pollutions, les conflits d’usage de l’espace public. La réflexion doit néanmoins être menée à une échelle plus vaste : L’aménagement des pôles commerciaux, des zones d’activités ou résidentielles, générateurs de trafic, ne peut plus se faire sans interroger la question de la mobilité. C’est donc collectivement qu’il est nécessaire de répondre à cette question : comment assurer une mobilité quotidienne des personnes et des marchandises vers et depuis les grandes villes, tout en réduisant la consommation d’énergies fossiles et la production de gaz à effet de serre ? Les solutions sont multiples et doivent être combinées entre-elles : une desserte la plus efficace possible basée sur la multi-modalité (coordination de différents modes de transport), la limitation de l’autosolisme (conducteur seul en voiture), des aménagements favorisant les modes doux/actifs (vélo, marche à pied)…

- La réforme du stationnement - les difficultés à circuler et à se garer en centre-ville - provoque actuellement un vif débat. Comment accompagner le changement des comportements ?

Cet accompagnement passe par une mise en évidence des bénéfices en jeu (moins de bruit, un air plus respirable, plus de place pour la nature en ville, plus d’espace pour les piétons, en résumé, une ville plus agréable à vivre au quotidien), plutôt que par un discours culpabilisant sur les comportements individuels. La pédagogie, la communication et l‘évaluation dans la durée sont des éléments importants : expliquer le fonctionnement de ces nouvelles pratiques de la ville (parking relais, abonnement unique, …), communiquer régulièrement, écouter et évaluer en continu pour mettre en œuvre des adaptations au plus près des besoins. Le changement d’habitude tient quelques fois à peu de chose, tout en ayant conscience que cela peut prendre du temps. Une autre condition de réussite est de garantir une information fiable, complète et en temps réel de l’offre de mobilité et de stationnement disponible pour aller d’un point A à un point B. Sur ce dernier point, l’innovation numérique constitue un formidable levier que le Cerema cherche à mobiliser en appui aux collectivités.

- Pour les automobilistes, qui ont connu l’ère du "tout voiture", le changement peut paraître brutal. Est-il pour autant indispensable ?

Si le changement peut apparaître brutal, il est cependant en marche depuis plusieurs années : les alternatives au « tout voiture » sont déjà disponibles et les projets se multiplient dans les grandes villes. L’ère du « tout voiture » n’est manifestement plus viable du point de vue du changement climatique mais également parce que nous avons atteint un niveau de saturation et de congestion de nos infrastructures et espaces publics qui n’est plus accepté .
En France, la part de la voiture individuelle dans les déplacements représente encore huit déplacements sur dix. Il ne s’agit donc pas de faire disparaître la voiture, car elle reste utile et parfois incontournable. Son évolution tant techniquement que dans l’usage qui en est fait, est un axe de travail et de développement récent mais prometteur. Le nombre de véhicules électriques ou hybrides rechargeables se développe, même si en proportion cela reste encore faible (1,61 % des immatriculations en 2017). On observe également une évolution de l’usage. La voiture commence à être considérée comme un service plutôt qu’un bien de propriété individuel. Le développement de l’autopartage, des véhicules en libre accès ou encore du co-voiturage vont dans ce sens et sont aujourd’hui des sujets d’étude pour le Cerema.

- Faut-il totalement repenser sa manière de se déplacer ?

Elle a déjà évolué. La connaissance des pratiques de mobilité à partir de ce qu’on appelle les « enquêtes ménage déplacement » accompagnées par le Cerema, montre que notre manière de se déplacer suit l’évolution de la société. Nous consommons différemment, les rythmes et les façons de travailler ont changé, nous avons plus de temps pour nos loisirs, tout cela se retrouve dans nos déplacements. Pour exemple, la part des déplacements liés aux achats est en croissance, ceux liés au travail sont stables. Les déplacements domicile-travail peuvent être réduits en développant le télétravail, chez soi ou au sein d’espaces de travail partagés plus proches de nos lieux de résidence. Le recours à la livraison, pour la consommation du quotidien, peut être encouragé si la gestion du « dernier » kilomètre est organisée en centre-ville pour limiter les nuisances. Il est encore trop tôt pour quantifier précisément dans nos études les effets de ces évolutions, mais elles vont dans le bon sens. Concernant les modes de transport, il est important d’inciter chacun à se questionner avant tout déplacement en lui fournissant les outils adaptés : quels sont les différents moyens disponibles (marche, vélo, bus, train, voiture,…) et comment les combiner pour réduire au maximum l’usage solitaire de la voiture.

- Pour un ville comme Aix, avec un cœur de ville peu étendu et encerclé dans une ceinture périphérique, l’éloignement de la voiture de l’hyper-centre et le développement de la piétonnisation sont-ils un atout ou un frein à la commercialité ?

Développer une offre de stationnement en périphérie au profit d’espaces piétons ou partagés en centre-ville répond à la fois à une évolution des pratiques de consommation et à une attention accrue à la qualité de vie urbaine. En pratique, les courses se font également sur le chemin de retour du travail, en conduisant les enfants au sport, et plus forcément dans les hyper-centres que certaines grandes « locomotives » commerciales ont abandonnés au profit d’espaces plus facilement accessibles. En alternative, les centre-villes offrent des fonctions de déambulation, de rencontres, de récréation mais également de consommation plus spécifique et parfois à plus forte valeur ajoutée. L’attractivité d’un centre repose aussi sur ces fonctions et la qualité urbaine, et pas nécessairement sur la possibilité de se garer au plus proche d’un commerce ou d’un service.

Très impliqué sur les problématiques liées aux transports des personnes et des marchandises, tous modes confondus et à toutes les échelles, le Cerema travaille en faveur des déplacements plus efficients et plus respectueux de l’environnement. Il multiplie les approches et études du domaine mobilité et transport au cœur des enjeux de la transition écologique et du quotidien des habitants, au service des territoires et de leurs dynamiques.